[137] Diatessaroner, c'est, en grec, employer une succession de quartes en musique; acamatos, et non acamalos, signifie, dans la même langue, infatigable. Un cobale est un bouffon; un artien, un écolier de philosophie; un fiolant, un homme qui fait le brave. L'auteur n'a pas reculé devant les termes de la plus sale débauche. Dans son livre De l'Instruction publique, il appelle les études universitaires, qui n'enseignent pas ces belles choses, des âneries de grec et de latin; les colléges de l'université, des cloaques; et il espérait voir bientôt les professeurs de l'université mourir de faim: il n'a pas assez vécu lui-même pour goûter ce plaisir.
Le Complément, publié par MM. Didot, ne tombe pas précisément dans ces extravagances: c'est, à beaucoup d'égards, un livre précieux et nécessaire; mais on peut encore lui reprocher un plan si vaste qu'il est impossible d'en saisir les limites, et que cela équivaut à l'absence de plan.
A quoi bon donner, dans un dictionnaire français, Puteal, Bidental, Epulum, Lacunar, Laquear, etc.; ramasser dans Homère, Virgile, Ovide, dans toute la grécité et la latinité les épithètes et les noms patronymiques, par exemple: Lampouris, surnom d'Ulysse; Boopis, surnom de Junon; Mammosa, épithète de Cérès; Bicorniger, épithète de Bacchus; Othryadès, Pelidès, Laertiadès? A quoi bon dépouiller le Gradus et le dictionnaire latin, surtout lorsqu'on ne doit pas même être complet en ce genre? On a omis Pallantiadès et bien d'autres.
Qui est-ce qui s'avisera d'aller demander à un dictionnaire français les titres de tous les ouvrages grecs ou latins? «Propempticon, titre de la seconde silve de Stace adressée à Métius Celer.» Voilà un renseignement bien placé! Je trouve les mots Rudens, Mostellaria, accompagnés de cette explication, titre d'une comédie de Plaute, et je cherche vainement Curculio et Epidicus; vous inscrivez l'Aululaire, et vous passez sous silence l'Asinaire: pourquoi cette inconséquence? Dès que vous donniez un de ces titres, vous vous obligiez à les donner tous; à mentionner chaque traité de Sénèque, de Lucien, de Plutarque, d'Aristote et de Platon; chaque discours de Cicéron; chaque poëme d'Ovide; chaque comédie d'Aristophane, de Ménandre, de Térence: on sent où ce détail conduisait! Mais, loin de s'en effrayer, les auteurs du Complément ont encore compliqué la difficulté en s'imposant la tâche de recueillir aussi les noms propres, tâche mal remplie, et qu'il était impossible de remplir bien.
Le rédacteur en chef de ce livre se vante, dans son introduction, d'offrir 30,000 mots de plus que tous les dictionnaires connus jusqu'à ce jour, et d'avoir atteint un total de CENT MILLE mots!… Il y a bien de quoi se vanter, en effet! A quel prix est-il arrivé à ce chiffre? Il a été jusqu'à enregistrer le nom baroque forgé par Plaute pour un personnage de comédie! Avouez que c'est un singulier mot français que THÉSAUROCHRYSONICOCHRYSIDÈS!
Catabaucalèse n'est guère moins étrange. Catabaucalèse s'appelle la chanson avec laquelle les nourrices grecques endormaient les petits enfants. Les archéologues et les antiquaires n'auront pas besoin de chercher ce mot dans le dictionnaire français, et les autres, qui ne le connaissent pas, ne s'aviseront jamais de le chercher nulle part.
A l'article Alcmanicon (devrait-il y avoir un article Alcmanicon?), il est dit que c'est une figure familière au poëte Alcman: on en cite un exemple en grec, et l'on ajoute: «Eustathe lui donne l'épithète de Proépizeuxis.» Est-il possible d'imaginer de l'érudition plus hors de propos?
Mais on voulait arriver à CENT MILLE MOTS!
Par l'application du même système, on a été conduit à insérer dans un dictionnaire français, Niebelungen, Heldenbuch, Narrenschiff, Morgengabe, etc.
Pourquoi donner pronunciamento, estatuto real, ayuntamento, carcere duro, romancero? Est-ce parce que ces mots se rencontrent quelquefois dans les gazettes et dans quelques livres spéciaux? Sont-ils devenus français pour cela? En ce cas, vous n'avez pas besogne faite! Pourquoi omettez-vous Abanico, Deleytar, Vivere, Coucaratcha, dont on a fait des titres de romans? Si vous vous engagiez à expliquer tous les mots étrangers dont la puérile affectation de quelques auteurs enlumine leurs pages, le seul M. Victor Hugo, avec sa seule Notre-Dame de Paris, vous met sur-le-champ en défaut. A ne considérer que les titres de ses chapitres, nous l'y voyons parler quatre langues: grec, latin, italien et espagnol. Comment, avec votre dictionnaire, puis-je entendre le fameux Ananké ou besos para golpes;—la creatura bella bianco vestita;—lasciate ogni speranza;—immanis pecoris custos;—abbas beati Martini? et tout cet allemand répandu à profusion dans le Rhin? car M. Victor Hugo est l'écrivain polyglotte par excellence.