C'est-à-dire: Sans cette circonstance que je crains de commettre Géronte; ou: Si je ne craignais de commettre Géronte. Premier que lui veut dire avant lui. Ce sont deux idiotismes aujourd'hui perdus, dont le premier surtout était précieux pour la poésie, car il substituait une tournure brève et rapide à la forme traînante qui emploie le conditionnel. Rien n'est plus commun que ces façons de dire chez les auteurs du commencement du XVIIe siècle. Il a plu à l'Académie de les rayer de son dictionnaire; elles ont péri bientôt dans l'usage.

«—Voilà un beau privilége qu'a votre Académie, de prévaloir sur des gens comme la Fontaine et Molière! Il est vrai que Molière ne fut pas académicien. L'Académie peut donc faire que des écrivains qui étaient à la tête de leur siècle, et sont restés la gloire de la France, se trouvent, par un effet rétroactif, n'avoir pas écrit en français? Je ne m'étonne plus de l'obstination de certains auteurs vivants à écrire en baragouin; ils ont la chance de devenir quelque jour, par l'autorité de cette même Académie, des modèles de style; au lieu qu'en écrivant la langue du temps de Louis XIV, ils se verraient en naissant mis au rebut.»

Croit-on que les expressions de Molière ne valussent pas la peine d'être recueillies autant, pour le moins, que carroter, carroteur et percer les nuits, c'est-à-dire, les passer au jeu ou à l'étude?

N'eût-il pas mieux valu recueillir des expressions consacrées par les chefs-d'œuvre du siècle de Louis XIV, que les néologismes barbares inventés par la tribune politique et les journaux? Par exemple, sous le rapport de, pour exprimer par rapport à. L'Académie a-t-elle jamais rien vu sur ou sous un rapport? Un rapport est une abstraction; comment peut-on être placé dessus ou dessous? Vous me dites que monsieur un tel est un homme très-distingué sous le rapport de la science, sous tous les rapports. Qu'est-ce que le rapport de la science? qu'est-ce que tous les rapports? rapports à quoi? Comment se figurer quelqu'un distingué sous tous les rapports? Dites-moi qu'il est distingué à tous égards, je vous comprendrai: égard est ici pour regard, qu'on employait autrefois dans cette locution: au regard de… Un homme distingué à tous les regards, sous tous les aspects où on le peut envisager, m'offre une image claire et sensible. Un homme distingué par rapport à la science me satisfait également: je rapproche l'idée de cet homme de l'idée de science, et de ce rapport jaillit une troisième idée, celle de la distinction. Fort bien! Mais un homme distingué sous tous les rapports ne sera jamais, en dépit de l'Académie, qu'une phrase du plus abominable jargon.


Quel but s'est proposé l'Académie on rédigeant son dictionnaire? D'aider à l'intelligence des bons auteurs? Eh bien! je défie un étranger d'entendre Corneille, Molière, la Fontaine ni Pascal, avec le secours du Dictionnaire de l'Académie.

A-t-elle voulu fixer la langue et en consacrer le bon usage? C'est à merveille; mais où prend-elle ses autorités? Ce n'est pas au moins dans nos grands écrivains, car elle les traite avec un visible mépris, omettant la moitié, ou plus, de leurs termes, et frappant de réprobation un bon quart de leurs façons de dire. Il se trouve aujourd'hui que ceux qui ont fait le français n'ont pas su le français, ne parlaient pas français! Et cela n'empêche pas l'Académie de les recommander en toute occasion comme de parfaits modèles; elle les déclare inimitables: c'est apparemment parce qu'elle les trouve inimitables qu'elle défend de les imiter?

Tel est ce livre auquel un corps de quarante membres, l'élite de la littérature, travaille depuis deux cents ans, et qui coûte des millions à la France.


Il n'a pas manqué de gens qui, avec des ressources infiniment moindres, ont essayé de compléter le travail de l'Académie. Malheureusement, en fuyant Charybde, ils se sont engouffrés dans Scylla. L'Académie péchait par indigence, ils périssent accablés sous le luxe. La bégueulerie académique avait repoussé une foule d'expressions de nos meilleurs écrivains; ceux-ci ont recherché jusqu'aux mots les plus bas et les plus honteux de l'argot des voleurs, jusqu'aux barbarismes les plus obscurs à la fois et les plus effrontés. Ils ont eu si peur d'un choix arbitraire, qu'ils ont tout admis indistinctement; comme si un dictionnaire, un livre quelconque, pouvait être fait sans critique, et dispenser l'auteur d'avoir du discernement! La langue française, même prise dans cette étendue, ne leur a pas suffi: ils ont mis à contribution toutes les langues anciennes et modernes, le latin et le grec, l'anglais, l'allemand, l'espagnol, l'italien. On trouve jusqu'à du turc dans M. Landais, dont le dictionnaire français serait mieux intitulé Dictionnaire de la tour de Babel. C'est là qu'on apprend à connaître le verbe diatessaroner, l'adjectif acamalos, et les substantifs cobale, artien, fiolant, etc., etc.[137].