La guerre était déclarée entre Molière et les hypocrites. Les hostilités furent suspendues (de son côté, non du leur) par les représentations du Misanthrope, joué le 4 juin 1666. Molière avait alors quarante-quatre ans; son génie était dans toute sa vigueur, les chefs-d’œuvre se succédaient à de courts intervalles: on vit paraître en 1665 Don Juan; en 1666, le Misanthrope; en 1667, Tartufe; en 1668, l’Avare; sans compter les petites pièces d’un ordre inférieur, l’Amour médecin, le Médecin malgré lui, la Princesse d’Élide, le Sicilien, Mélicerte, et la Pastorale comique.

CHAPITRE IV.

Le Misanthrope;—critiqué par J. J. Rousseau.—Le Timon de Shakspeare.

La chute du Misanthrope à la première représentation est une anecdote reproduite par tous les commentateurs. Ce n’en est pas moins une erreur. Il paraît avéré que le public fut en effet la dupe du sonnet d’Oronte; mais que son dépit soit allé jusqu’à faire tomber la pièce, c’est une de ces fables dont les anciens biographes de Molière se sont plu à embellir leur récit. Les registres de la Comédie constatent que le Misanthrope, seul, sans petite pièce qui l’accompagnât, fut représenté vingt et une fois de suite, succès extraordinaire pour le temps, et procura d’excellentes recettes.

J. J. Rousseau, dans sa Lettre à d’Alembert, veut établir que le théâtre corrompt les mœurs. Prenons, dit-il, la meilleure de toutes les comédies, la plus morale; je vous prouverai qu’elle attaque la vertu, et il s’ensuivra à fortiori que toutes les autres sont également ou plus dangereuses, corruptrices et perverses. Il choisit pour cette expérience le Misanthrope. Pourquoi pas Tartufe? C’est qu’il eût fallu prendre le parti des hypocrites contre la piété sincère; et, avec tout son talent pour le paradoxe, le citoyen de Genève aurait pu s’y trouver embarrassé. Au contraire, le Misanthrope lui fournit l’occasion d’entretenir le public de lui-même. Il s’identifie avec Alceste, et peu s’en faut qu’il ne regarde la pièce de Molière comme une personnalité contre Jean-Jacques. Sa longue argumentation n’est qu’un tissu de sophismes, de contradictions et de puérilités. Molière a composé le Misanthrope «pour faire rire aux dépens de la vertu,—pour avilir la vertu;» et cette intention, Molière ne l’a pas eue seulement dans le Misanthrope, mais le Misanthrope «nous découvre la véritable vue dans laquelle Molière a composé tout son théâtre.»—«On ne peut nier, dit-il, que le théâtre de Molière ne soit une école de vices et de mauvaises mœurs, plus dangereuse que les livres mêmes où l’on fait profession de les enseigner.» Peut-être, en écrivant ces dernières paroles, la pensée de Rousseau se reportait à la Nouvelle Héloïse. Qu’il y pensât ou non, la flétrissure est plus applicable à ce roman qu’au Misanthrope et à tout le théâtre de Molière.

Deux pages plus loin, vous lisez:—«Dans toutes les autres pièces de Molière,..... on sent pour lui au fond du cœur un respect..., etc.» Du respect pour un professeur de vices et de mauvaises mœurs! pour celui qui tâche constamment d’avilir la vertu! Jean-Jacques n’y pensait pas!

Si Molière a voulu, dans le personnage d’Alceste, avilir la vertu, il a bien mal réussi; car il n’est pas d’honnête homme qui, comme, le duc de Montausier, ne fût charmé de ressembler au Misanthrope.

Le portrait que Rousseau se complaît à tracer du véritable Misanthrope est évidemment, dans son intention, le portrait de Jean-Jacques, c’est-à-dire, de l’homme parfait. «Le tort de Molière est d’avoir donné au Misanthrope des fureurs puériles sur des sujets qui ne devraient pas même l’émouvoir.» Eh! Jean-Jacques, rappelez-vous un peu la scène ridicule que vous-même vous jouâtes dans le salon du baron d’Holbach, lorsque le curé de Montchauvet y vint lire sa tragédie de Balthazar! Vous n’auriez pas dû vous émouvoir non plus des éloges perfides donnés à cet autre Oronte: cependant vous vous mîtes en fureur comme Alceste, et plus que lui; car, à partir de ce jour, vous rompîtes avec vos anciens amis, et ne voulûtes jamais les revoir. Avouez qu’Alceste est moins extrême et plus raisonnable. Mais c’est justement en quoi il vous déplaît. Vous vous plaignez de ses ménagements envers Oronte; vous voudriez qu’il lui parlât comme vous fîtes à l’auteur de Balthazar: «Votre pièce ne vaut rien, votre discours est une extravagance; tous ces messieurs se moquent de vous. Sortez d’ici, et retournez vicarier dans votre village[9].» En un mot, il aurait fallu que Molière devinât Rousseau, et fît son apologie anticipée en cinq actes; qu’au lieu d’Alceste et de Célimène, il peignît Jean-Jacques et Thérèse. C’est peut-être exiger beaucoup.

Shakspeare a fait, dans Timon d’Athènes, un misanthrope selon le cœur et le goût de Rousseau. Il nous montre d’abord Timon dans son palais, environné de luxe et d’un peuple de faux amis. Timon, ayant fini par les apprécier, les invite à un grand festin. On sert sur la table quantité de plats, tous remplis d’eau et de fumée. Tout à coup Timon se lève, les convives croient que c’est pour découper; point du tout! il leur jette les plats à la tête, en criant: «Fatale maison, que le feu te consume! Péris, Athènes, péris; et que désormais l’homme et tout ce qui a la figure humaine soit haï de Timon!» Ce disant, il se sauve au fond des bois, et plante là ses convives, fort mal édifiés.

Dans la forêt, Timon rencontre un philosophe de son espèce. Ils ont ensemble une longue scène. Timon dit à Apémantus: «Tu es trop sale pour qu’on te crache au visage; que la peste t’étouffe!—Apémantus. Tu es trop vil pour qu’on te maudisse.—Timon. Hors d’ici; enfant d’un chien galeux. La colère me transporte de te voir vivant. Ta vue me soulève le cœur.—Apémantus. Je voudrais te voir crever.—Timon. Hors d’ici, ennuyeux importun. Je ne veux pas perdre une pierre après toi.—Apémantus. Bête sauvage!—Timon. Esclave!—Apémantus. Crapaud!—Timon. Coquin! coquin! coquin[10]!...» M. W. A. Schlegel appelle cela une scène incomparable[11]; mais il trouve le Misanthrope de Molière, sinon tout à fait mauvais, au moins bien médiocre!