Il est clair que le Timon de Shakspeare a le cerveau dérangé; dès lors ce qu’il dit comme ce qu’il fait est sans portée morale. Alceste, au contraire, est assez sage pour se juger lui-même intérieurement: la preuve, c’est qu’avec Oronte, comme dans la scène des portraits, il fait des efforts inouïs pour se contenir, et ne s’échappe que poussé à bout. Tout l’effet comique et l’effet moral du rôle consistent dans ce tempérament de caractère.

Mais le coup de maître est d’avoir fait Alceste amoureux, d’avoir courbé cette âme indomptée sous le joug de la passion, et montré par là surtout que le plus sage ne peut être complétement sage,

Et que dans tous les cœurs il est toujours de l’homme.

Ce vers renferme toute la pièce.

Avant Molière, on n’avait présenté l’amour sur la scène qu’à l’espagnole, c’est-à-dire, comme une vertu héroïque qui grandit les personnages. C’est ainsi que Corneille l’a employé dans le Cid, dans Cinna, partout. Molière le premier, d’après sa triste expérience, a peint l’amour comme une faiblesse d’un grand cœur. De là des luttes qui peuvent s’élever jusqu’au tragique; et Molière y touche dans la scène du billet: Ah! ne plaisantez pas; il n’est pas temps de rire, etc.

Racine tira de cette admirable scène une importante leçon. Il n’avait encore donné que la Thébaïde et Alexandre, et, dans ces deux pièces, il avait traité l’amour suivant le procédé de Corneille; mais, après avoir vu le Misanthrope, il rompit sans retour avec l’amour romanesque, et abandonna la convention pour la nature, que Molière lui avait fait sentir. Un an juste après le Misanthrope parut Andromaque, qui commence l’ère véritable du génie de Racine. Il y a plus: la position de Pyrrhus et d’Hermione n’est pas sans analogie avec celle d’Alceste et de Célimène. Quand Voltaire dit, «C’est peut-être à Molière que nous devons Racine,» il ne songeait qu’aux encouragements pécuniaires[12] et aux conseils dont le premier aida le second; mais ce mot peut encore être vrai dans un sens plus étendu.

CHAPITRE V.

Tartufe.

Beaucoup de critiques d’une autorité imposante ont proclamé le Misanthrope le chef-d’œuvre de la scène française: on prend ici la liberté de n’être pas de leur avis. Quelque prodigieuse que soit cette œuvre, où Molière s’était fait comme à plaisir un sujet stérile et dénué d’action pour triompher ensuite des obstacles, Tartufe, soit que l’on considère le mérite de la difficulté vaincue, la perfection du style, ou la hauteur du but et l’importance du résultat, me paraît l’emporter sur le Misanthrope. Prenez-le philosophiquement, prenez-le au point de vue dramatique ou au point de vue purement littéraire, Tartufe est le dernier effort du génie.

Quelle admirable combinaison de caractères! Deux morales sont mises en présence: la vraie piété se personnifie dans Cléante, l’hypocrisie dans Tartufe. Cléante est la ligne inflexible tendue à travers la pièce pour séparer le bien du mal, le faux du vrai. Orgon, c’est la multitude de bonne foi, faible et crédule, livrée au premier charlatan venu, extrême et emportée dans ses résolutions comme dans ses préjugés. Le fond du drame repose sur ces trois personnages. A côté d’eux paraissent les aimables figures de Marianne et de Valère; la piquante et malicieuse Dorine, chargée de représenter le bon sens du peuple, comme madame Pernelle en représente l’entêtement; Damis, l’ardeur juvénile qui, s’élançant vers le bien et la justice avec une impétuosité aveugle, se brise contre l’impassibilité calculée de l’imposteur; Elmire enfin, toute charmante de décence, quoiqu’elle aille vêtue ainsi qu’une princesse. Quelle habileté dans cette demi-teinte du caractère d’Elmire, de la jeune femme unie à un vieillard! Si Molière l’eût faite passionnée, tout le reste devenait à l’instant impossible ou invraisemblable: la résistance d’Elmire perdait de son mérite; Elmire était obligée de s’offenser, de se récrier, de se plaindre à Orgon. Point: