C’est qu’il faut savoir que M. Guessard a résolu de se faire accepter pour le vengeur de l’Académie, et de réduire en poudre les censures que j’ai osé porter contre la dernière édition du célèbre Dictionnaire[100]. A voir le zèle singulier qu’il apporte dans cette tâche, on croirait volontiers que toute sa polémique n’a été entreprise que pour en venir là. Si ce zèle est sincère, s’il est pur de toute vue intéressée, je n’ai, sauf les conclusions grammaticales, rien à y reprendre. Mais jusqu’ici, je l’avoue, je n’ai pas cru que l’excès de générosité fût le défaut de M. Guessard. Comment donc M. Guessard, habituellement si farouche, si ardent à mordre, devient-il tout à coup si doux, si indulgent, si tendre, quand il s’agit de l’Académie? Comment tout son fiel s’est-il changé en miel? Quelle ardeur à défendre les choses les moins défendables, par exemple: rien, donné pour adverbe de négation! S’il eût trouvé cette erreur dans mon livre, eût-il amoncelé cinq pages d’arguments pour la défendre? J’en doute fort. «M. Génin rit de l’Académie! L’académie aurait beau jeu pour renvoyer la balle à son aristarque!..... L’Académie pourrait rendre à M. Génin la monnaie de sa pièce!» (P. 332 et 335.) Comme on reconnaît dans ces nobles métaphores le langage exalté de la passion! C’est que M. Guessard peut bien plaisanter quand il ne s’agit que de la science; mais blesser l’Académie, c’est le blesser lui-même à l’endroit le plus sensible; alors il s’irrite, il s’indigne, il s’échauffe jusqu’à la prosopopée, sa figure favorite. Voici comme il fait parler l’Académie, se justifiant d’avoir reçu mie substantif tronqué, pour amie[101]:

—«Jugez un peu de son embarras! L’infortuné jeune homme eût été capable de le confondre avec mie de pain; et si par ma faute il était tombé dans une telle erreur, il n’aurait pas eu assez de tout son esprit pour me railler; dans son dépit, Monsieur, il eût encore emprunté le vôtre; et alors c’eût été fait de moi! on eût bientôt lu, sur le monument élevé à ma mémoire: Ci-gît l’Académie française, morte des traits d’esprit que lui décochèrent un jour M. Génin et un jeune Prussien. Priez pour elle!» (P. 333.)

Je ne pense pas que l’Académie se reconnaisse à ce langage. Elle sera touchée, comme elle doit l’être, de la protection que lui accorde M. Guessard; mais je suis bien trompé, si jamais elle lui donne chez elle la charge d’orateur. Si elle couronne quelque chose de M. Guessard, ce ne sera pas ce discours-là[102].

Mon adversaire a manqué d’art, sinon d’artifice, dans son procédé. Sa manœuvre est trop à découvert; les tons de son tableau sont trop crus et trop heurtés; il a trop négligé les ombres et les voiles, partes velare tegendas. Le contraste perpétuel qu’il a soin d’établir sous les yeux de l’Académie entre sa conduite et la mienne, entre mes censures et ses apologies, pourra choquer la délicatesse de ceux-là même qui se sont montrés offensés de mes critiques. M. Guessard s’alarme avec trop de faste d’un danger qui n’a point d’apparence; il s’empresse trop de jeter des cris de détresse et de voler au secours. Il voudrait faire croire que l’Académie a peur de moi, et par conséquent besoin de lui. C’est se faire de fête où l’on n’est point nécessaire, et l’Académie est assez forte toute seule. Apparemment M. Guessard trouve dans son rôle de grands sujets d’espérance: je ne vois dans le mien aucun sujet d’inquiétude. Ainsi nous avons tous deux bonne confiance en l’Académie, mais par des motifs diamétralement opposés. En cet endroit, si l’on me trouve obscur, c’est que j’aime mieux manquer de clarté que de pudeur. Avant peu, l’on connaîtra le secret de cette polémique, et l’on pourra dignement apprécier le bon goût, l’élévation d’âme qui a combiné cette défense de l’Académie auprès de ces attaques contre mon ouvrage. Je ne sais quel en sera le dernier succès; je sais seulement qu’en certaines circonstances données, les flatteries me sembleraient plus injurieuses que les censures. Les raisons de M. Guessard en faveur de l’Académie se présentent avec une négligence qui provoque l’attaque par l’appât d’une victoire aisée. Le piége est bien grossier! Je l’ai vu, je le méprise, et je passe.

La lecture de cette immense diatribe m’a pourtant appris quelque chose dont, je l’avoue, je ne me doutais pas: c’est que je n’ai pas fait mon livre; je l’ai pillé de tous côtés. Si j’en crois la formidable mémoire de mon critique, il n’est personne parmi les vivants ou les morts qui n’ait à revendiquer son bien dans ce que je croyais mon ouvrage. M. Raynouard, M. Ampère, M. Paulin Paris, M. Francis Wey, M. Francisque Michel, M. Guessard lui-même (proh pudor!), Robert Estienne, Fabry, Roquefort, Du Cange, l’inappréciable Du Cange (Du Cange n’attendait plus que cette épithète de M. Guessard), tous ces noms ne forment pas la moitié de la litanie des savants dépouillés par mes larcins: larcin est le mot, car M. Guessard ne suppose jamais qu’on ne sache point par cœur ses écrits et ceux de ses amis; il n’admet pas de rencontre fortuite, ce sont toujours des vols prémédités: or, il ne reçoit dans un livre de philologie que des idées toutes neuves, absolument inédites; ou bien, chaque fois qu’on passe devant une idée précédemment effleurée ou entrevue par un autre, il faut tirer son chapeau et rendre hommage. C’est ainsi qu’on en use dans les coteries du jour:—Je suis redevable de ce mot au savant M. un tel, dont l’inépuisable érudition égale l’obligeance infatigable. Je le prie de recevoir ici mes remercîments.—Le lendemain, M. un tel fait imprimer à son tour, et n’oublie pas de mettre en note dans le bel endroit:—Je saisis cette occasion d’offrir le tribut de ma reconnaissance publique à mon savant ami M. tel autre, dont les vastes lumières sont d’un si grand secours à tous ceux qui s’occupent de ces questions.—La France s’honore de ses travaux!—l’étranger nous l’envie! etc., etc. C’est ainsi qu’à propos de tout et de rien, d’un manuscrit indiqué, d’une syllabe restituée, d’une virgule rectifiée, on sonne des fanfares mutuelles, on se fait connaître réciproquement, on se tient, on se pousse, on arrive à quelque chose, ne fût-ce qu’à la croix d’honneur; on obtient le grand résultat, le résultat unique qui se poursuive aujourd’hui, et n’importe par quel chemin: paraître, faire du bruit, être quelqu’un, esse aliquis!

Nous avons continuellement sous les yeux la scène de Trissotin et Vadius: ils n’en ont retranché que la fin; ils ne déposent plus l’encensoir pour se gourmer et se prendre aux cheveux; l’art de donner le coup de poing et le croc-en-jambe ne s’exerce plus qu’envers les membres d’une coterie adverse; et, naturellement, qui n’appartient à aucune les a toutes contre soi.

De même que dans les salles d’escrime chaque maître bretteur a sa botte secrète et favorite, de même ici j’observe que cette accusation de plagiat paraît être la botte secrète, le moyen victorieux de M. Guessard. Voici la formule fondamentale mise à nu: Ce qui est de vous est détestable; ce qui est bon n’est pas de vous. Lorsque M. Ampère publia son Histoire de la formation de la langue française, le même M. Guessard précipita sur ce livre son avalanche de petites critiques pointues, nébuleuses, douteuses, entortillées, auxquelles le lecteur a plus tôt fait de se rendre sans conviction que de les examiner à la loupe, avec la certitude de plusieurs migraines. Ce n’est point faire un grand compliment à M. Ampère que de répéter ici que sa science est hors de doute. Écoutez cependant M. Guessard:

«L’ouvrage de M. Ampère n’est pas original, il s’en faut! Il ne l’est ni dans la théorie générale, ni dans les détails. M. Ampère a emprunté son système sur la formation des langues néo-latines à Scipion Maffei, l’a habillé d’un surtout indo-européen, et l’a présenté au lecteur ainsi déguisé. A côté de ce système s’élevait celui de M. Raynouard; M. Ampère l’a attaqué et renversé avec les armes de M. Fauriel...»

Le reste de ce long passage constitue M. Ampère débiteur de M. Dietz, de M. Schlegel, de M. Orell, de M. Lewis; et quand il est à bout de noms propres, M. Guessard fait arriver les complaisants et cætera de M. Gail, qui du moins ne les employait, lui, qu’à se louer, et non pas à diffamer les autres.

Un petit détail entre mille, pour faire apprécier la méthode et la sincérité de M. Guessard. M. Ampère n’a pas cru devoir reconnaître aux dialectes l’importance que leur attribuait le livre de Fallot, en quoi je suis parfaitement de son avis; de sorte que M. Ampère, ni moi, ne nous en sommes point occupés. M. Guessard trouva que c’était une impardonnable lacune dans M. Ampère.—«Une grande question et neuve, celle des dialectes, offrait à l’historien de la langue française l’occasion de déployer toute sa sagacité philologique; mais il n’existait sur ce sujet qu’un livre, un seul, imparfait, inexact même. L’analyser était imprudent; (pourquoi?) pour le refaire il fallait du temps, et le reste. M. Ampère a nié l’importance du problème, et par là il s’est évité de le résoudre.» (Bibliot. de l’Éc. des chartes, octobre 1831, p. 100.)