Ce travail, fruit d’une admiration bien vive pour l’auteur de Tartufe et du Misanthrope, pourrait cependant devenir une arme offensive aux mains d’un ennemi de Molière; j’entends un ennemi de mauvaise foi (Molière en peut-il avoir d’autres?). En effet, je n’éclaire que la partie de son style ou défectueuse ou douteuse: ce sont des archaïsmes, des négligences, des expressions risquées, de mauvaises métaphores, des fautes à lui particulières, ou communes à toute son époque, etc., etc. Mais tant de sublimes beautés dont il foisonne n’obtiennent ici aucune mention; la raison en est bien simple: le premier mérite de ces beautés, c’est d’être parfaitement correctes; dès lors elles ne sont plus de mon domaine: la rhétorique peut les faire admirer, la grammaire n’a rien à y voir.
Ce qu’il y a de beau dans Molière frappe d’abord tous les regards; au contraire, il faut un commentateur pour vous arrêter, sur les endroits qui prêtent à l’épilogue. Mais il serait injuste d’en rien conclure ni contre Molière ni contre ce commentateur, de ne supposer dans l’un que des fautes, et dans l’autre que le sentiment de ces fautes.
Je me suis servi, pour mon travail, de plusieurs éditions, en ayant soin de les conférer avec les éditions originales des pièces séparées qui existent soit à la bibliothèque du Roi, soit dans celle de M. Ambroise-Firmin Didot, à qui j’en offre ici mes remercîments. Aussi ne devra-t-on pas s’étonner que certaines leçons données comme variantes n’aient pas été consignées dans ce recueil. Ce n’est point omission, ou qu’on ait méconnu l’importance de ces variantes: c’est qu’elles ne sont pas authentiques. Deux exemples suffiront.
Dans la fameuse scène du second acte des Fourberies de Scapin, M. Auger a reçu partout dans son texte cette leçon: «Que diable allait-il faire A cette galère?» et il met au bas de la page: «Variante: DANS cette galère,» sans indiquer d’où est prise la nouvelle leçon qu’il adopte. Mais on doit la supposer certaine, puisque, dans sa préface, M. Auger assure qu’il a donné partout le texte vrai, le texte des éditions originales[1].
Les Fourberies de Scapin furent représentées pour la première fois en 1671, le 24 mai. L’édition originale donnée par l’auteur est de la même année, chez Pierre Lemonnier. On lit à la suite du privilége: «Achevé d’imprimer le 18 aoust 1671.» On ne peut douter que ce ne soit bien là la première édition. Eh bien! dans la scène dont il s’agit, il y a partout, DANS cette galère[2].
Dans Tartufe, acte V, scène 1re:
ORGON.
Quoi! sur un beau semblant de ferveur si touchante,
Cacher un cœur si double, une âme si méchante!
«Toutes les éditions, dit M. Auger, toutes les éditions sans exception portent sur un beau semblant. Cependant, cacher un cœur double SUR un beau semblant est une figure si peu exacte dans les termes, et il était si naturel d’écrire SOUS un beau semblant, qu’il est impossible de ne pas supposer une faute d’impression.»