Quel est l'homme sensible qui ne reculera pas d'horreur à l'aspect d'un pareille tableau? Il n'est pourtant pas achevé, Valmont de Bomare va y donner le dernier coup de pinceau.
«Quelquefois, dit-il, des maîtres impitoyables et barbares, en visitant leurs hôpitaux, se font un jeu atroce de poignarder, parmi leurs nègres, les malades mutilés ou trop vieux, pour éviter les frais de leur traitement, ou de leur nourriture (Dict. d'hist. nat., édit. in-4º, tom. V, pag. 267).»
La plume tombe de mes mains, et je ne sais si je dois répondre à une pareille calomnie? Valmont de Bomare, dit lui-même, qu'on se refuse à croire un pareil calcul d'intérêt; mais se croit-il innocent, d'avoir promulgué dans ses écrits une pareille atrocité, sans pouvoir en donner des preuves; comment n'a-t-il pas prévu les conséquences funestes d'une pareille inculpation?
Quel charmant pays à habiter que celui qui renferme des colons tels que les peignent Raynal, Valmont de Bomare et l'évêque Grégoire. Ah! Messieurs les philosophes, si au lieu d'avoir écrit dans vos cabinets, d'après des mémoires ou faux, ou exagérés, vous eussiez voyagé dans les Antilles, vous sauriez que la majeure partie de ces colons tant décriés, tant calomniés, étoient plutôt les pères de leurs nègres, que leurs maîtres! vous eussiez trouvé chez eux une noble et généreuse hospitalité, dont on ne connoît point d'exemple en Europe. Ce n'étoit qu'aux Antilles, où l'on trouvoit des hommes, qui venoient au devant des Européens sans fortune, leur offrir et leur procurer les moyens d'en commencer une, leur concéder la jouissance d'un morceau de terre, leur avancer de l'argent, ou les cautionner pour l'achat de quelques nègres, pour commencer leurs cultures. Combien citeroit-on d'exemples semblables en Europe?
On reprochoit aux colons, de la hauteur; un ton impérieux qu'on a raison de ne pas aimer dans la société; mais, qui n'a pas ses défauts? Le plus parfait, est celui qui en a le moins; heureux ceux qui les rachètent par quelques bonnes qualités; les anges même ont-ils pu se défendre de ce péché mignon, qu'on nomme orgueil? Si quelque motif peut, sinon le légitimer, au moins l'excuser dans les colons, ne seroit-ce pas la position où ils se trouvoient? Peut-on se défendre d'un peu d'amour-propre, lorsqu'en commandant à plusieurs centaines d'esclaves, on peut se dire à soi-même, j'adoucis, autant qu'il est en moi, le sort des sujets que l'ordre social a mis sous mon pouvoir, et je les traite comme des amis malheureux.
J'avoue ingénûment, pour justifier jusqu'à un certain point, l'animadversion de quelques François contre les colons des Antilles, que d'après la lecture de l'Histoire philosophique de Raynal, à l'article qui concerne l'esclavage des nègres, et la conduite supposée des colons à leur égard; d'après les écrits de Valmont de Bomare, des Grégoire et autres philosophes négrophiles; si je n'eusse pas passé dix-sept ans dans les colonies, j'aurois cru voir dans chaque colon blanc des Antilles, le bourreau d'un nègre.
Combien donc doivent être circonspects les historiens qui n'ont pas vu par eux-mêmes, et qui écrivent d'après des mémoires fournis ou par des personnes prévenues, ou qui ayant resté peu de temps dans les Antilles, auront pu être témoins de quelque châtiment, où elles ont cru ne voir que le caprice du maître contre son esclave: je leur accorde même que cela fût? Doit-on conclure, d'après un exemple, du caractère et de la conduite de tous les colons? Si quelques habitans faisoient infliger des châtimens trop rigoureux en raison du délit, la faute en étoit aux magistrats, qui dévoient sévir contre le colon qui ne se conformoit pas aux sages ordonnances du Code noir. J'ai eu connoissance qu'un colon trop sévère, peut-être injuste et cruel envers ses nègres, avoit eu ordre de quitter la colonie, et avoit été déclaré incapable de régir son habitation. Que l'on fasse exécuter ponctuellement les lois du Code noir, et tout ira bien, et pour les intérêts de l'humanité, et pour ceux des colons.
En cherchant à réfuter les calomnies des Raynal, des Valmont et des Grégoire, à Dieu ne plaise que je veuille m'ériger en apôtre de l'esclavage. Je voudrois la race humaine, noire, blanche, jaune ou rouge, assez raisonnable pour vivre en société, en en remplissant par devoir, par instinct ou par raisonnement, toutes les obligations morales, sans qu'il fût besoin de lois contre l'injustice, de punitions contre le crime; mais ne fais-je pas une supposition purement gratuite? Né avec une ame sensible, je me suis attristé plus d'une fois sur la condition malheureuse des hommes de toutes les couleurs, de tous les pays, qui sont tous plus ou moins voués, les uns à l'esclavage physique, qui eut pour origine la loi du plus fort; et les autres, à l'esclavage moral, qui commença avec la civilisation.
Quel est celui qui, réunissant le plus de connoissances dans l'histoire de ce bas monde, pourra citer une époque, un pays, où l'homme incivilisé, foible ou ignorant, n'a pas toujours été, soit dans les zones torrides, soit dans les tempérées ou glaciales, l'esclave du plus fort ou du plus rusé; qu'il cite une contrée où l'homme civilisé, vivant en société, et voulant jouir de tous les avantages attachés à cet ordre, qui en apparence est le plus parfait, puisse dire je suis libre. Quiconque reconnoit un chef suprême, se soumet à toutes les lois qui émanent de cette puissance; il cesse donc d'avoir une volonté, il renonce à lui-même, puisqu'il doit le sacrifice de son sang, lorsqu'il s'agit de l'intérêt de ce chef, ou de celui du corps social dont il est membre. Où est donc sa liberté? L'état de domesticité n'est-il pas un esclavage temporaire; changer de maître, est-ce ne plus en avoir? L'esclavage, soit moral, soit naturel, a donc toujours existé; et ce qui a toujours existé, ne doit-il pas être regardé comme étant dans l'ordre naturel. Cette vérité est affligeante, j'en conviens. Constantin rendit une loi par laquelle tous les esclaves qui se feroient chrétiens, acquerroient par là leur liberté. Cette loi, dictée par l'imprudence et le fanatisme, doit pour jamais servir d'exemple, qu'une grande innovation est toujours un grand danger, et que les droits primitifs de l'espèce humaine (droits bien imaginaires, et qui ont fait couler bien du sang) ne peuvent et ne doivent pas toujours être les fondements de l'administration. Cette loi de Constantin ébranla l'état, en ôtant aux grands propriétaires les bras qui faisoient valoir leurs domaines, et qui par là se trouvoient réduits à la plus affreuse indigence. Quelle similitude avec l'affranchissement subit des nègres de St Domingue? Cette loi irréfléchie, plutôt fille de l'exaltation et de la jalousie, que de la philanthropie, n'a-t-elle pas entraîné les plus grands malheurs? En ruinant les colons de S. Domingue, n'a-t-elle pas anéanti le commerce de France? tari les sources de la fortune, pour un tiers des Européens malheureux?
Qu'on ne se persuade pas que la perte de nos fortunes nous fasse tenir un pareil langage. Si, comme l'évêque Grégoire paroit le croire, et comme il a voulu le persuader au public, les nègres esclaves avoient été des hommes comme les autres, c'est-à-dire, parvenus au degré de civilisation nécessaire pour apprécier et jouir du bienfait de la liberté, n'eussions-nous pas trouvé dans ce nouvel ordre de choses, une somme de bonheur plus grande, sans diminuer celle de notre fortune; car nous eussions gagné d'un côté ce que nous perdions de l'autre: plus d'achats de nègres à faire, plus de mortalités ruineuses à craindre, et s'il nous eût fallu débourser de l'argent pour le salaire des cultivateurs, nous n'eussions eu à payer que ceux qui auroient travaillé; et si cette méthode eût été plus dispendieuse que l'ancienne, nous eussions augmenté d'autant le prix des denrées coloniales; car il faut nécessairement qu'il s'établisse une balance entre le prix de la denrée et celui de la faisance valoir, sans cela plus de culture. Nous n'avions donc qu'à gagner par l'affranchissement des nègres, s'il eût été possible. Mais que deviendroient les vieillards, les infirmes, les enfans? La loi, pour les colons des Antilles, sera-t-elle différente que celle qui existe en France, pour les ouvriers qui sont dans ce cas là? Les négrophiles avoient-ils d'avance fait bâtir des hospices pour les recevoir? y avoient-ils attaché des revenus?