Soudain Oreste : — « Diable, je me vois mal demain, à 9 heures au bureau. — Et moi à Neuilly, où j’ai un rendez-vous d’affaires ! »

Enfin j’apprends ou comprends qu’ils sont fils : Oreste d’un banquier ; Pylade, d’un négociant ; voulant passer à Dieppe leur dimanche, ils choisirent le train de plaisir et parce qu’il précède d’un quart d’heure l’express, et par curiosité.

Mais le train prend du retard ; il en prend pour trois quarts d’heure. Oreste : — « Bon, nous arriverons à une heure et demie du matin ; plus de fiacre à moins de cent sous… et quels « tacots » ! moi, je ne puis endurer qu’on m’écorche : couchons plutôt à l’hôtel Terminus ; pour un demi-louis, nous reposerons et nous trouverons demain dispos… »

Je savourais avec ravissement la sagesse, le sens pratique, l’à-propos, qui, transposés dans l’histoire, ont fait merveille en France, de Louis XI à M. de Villèle.

MAIS NE TE PROMÈNE DONC PAS…

Le temps passa, les jours, les semaines, les mois :

Elle se sentit vierge une seconde fois.

(Marion Delorme, acte VI.)

Voici bien des années, des artistes, dont notre Jean Baffier, et Lucien Schnegg — autre grand sculpteur enlevé soudain, tout jeune, par une fièvre typhoïde — offrirent à Auguste Rodin un banquet dans les bois de Vélizy. Au dessert, le peintre norvégien Thaulow (encore un mort) prit son violoncelle, le sculpteur Bourdelle son violon et Isidora Duncan, amenée là je crois bien par la Loïe Fuller, dansa sur l’herbe, sous les arbres, pieds nus, devant un Faune de Rodin que Bourdelle avait voituré. Ce fut délicieux, et tous les assistants en garderont le souvenir ; comme quelqu’un avait songé à nettoyer le terrain des cailloux et brindilles : — « Non, non, ordonna le malicieux vieux maître ; il faut qu’Eurydice appréhende la présence du serpent. » Et cette appréhension fut sans doute pour quelque chose en effet dans la grâce, dans le naturel exquis de la jolie danseuse, encore timide et intimidée : cela se passait dans des temps très anciens.

Peu après, miss Isidora dansa devant deux mille personnes, au Trocadéro, sur des planches. Certaines danses parurent aussi charmantes que sous les ombrages de Vélizy, mais il faut bien avouer que l’Allegretto de la Symphonie en La, commenté par des ronds de bras et des ronds de jambes, sembla (même à nos yeux favorablement prévenus) quelque chose — il faut lâcher le mot — quelque chose d’assez « toc » et prétentieux[4].

[4] Le programme, emprunté tout à Beethoven, comportait une glose de Hans Merian (?) (descend-il du Bâlois qui dressa en 1615 le plan de Paris ?) où on lit : « … A ces premiers accords (de l’Allegretto)… s’ouvrent les portes du monde souterrain, les âmes à peine défuntes passent, encore accablées du tourment de mourir… dans le presto en fa majeur, des Faunes, des Sylphides et des nymphes gracieuses en ronde folle se taquinent et se poursuivent… enfin apparaît Galathée elle-même, avec sa suite : on perçoit clairement… la conque des Tritons ; Galathée semble glisser sur les vagues… »

Et patati et patata… C’est le cas de le dire : que de choses dans un menuet ! Beethoven en fût mort.