Puis voici miss Isidora Duncan revenue, après un apostolat européen, revenue accompagnée de M. Raymond Duncan, de miss Pénélope Duncan et tout un conventicule de girls et de frauleins, toute la mission vêtue de peignoirs de bain et d’espadrilles. Il faut bien dire mission ; il faut dire : apostolat ; et c’est cela qui choque, et non l’imagination de déambuler jambes nues, même lorsqu’on a les vilaines jambes de M. Duncan. Depuis tantôt deux mois, une nuée d’interviews, de chroniques, de déclarations, de communiqués avec ou sans images, nous préviennent qu’à nous autres, piteux Béotiens de France, on va apprendre à danser, à marcher, chanter, parler, manger, nous vêtir, aussi gouverner notre conscience… quoi encore ? Naguère un autre Yankee enseignait à Lépine ravi comment s’y prendre pour assurer la circulation des rues ; un autre nous expliquait, par raison démonstrative, l’art et la manière de mastiquer les aliments.
Nouveautés indiciblement vieillotes. M. Raymond Duncan a découvert les rapports, d’ailleurs problématiques, des gammes grecque, écossaise, chinoise… Mais cela est dans Helmholtz, vieux de quarante ans, mais cela est dans Fétis l’ennemi de Berlioz ; mais cela traîne partout ! Saint-Saëns, Bourgaut-Ducoudray, ont écrit là-dessus et récrit, et même Salomon Reinach. Quant à la fantaisie (se référant au mot fameux de Wagner, l’entendait tout autrement, toute musique revient à une danse) quant à la fantaisie de transporter l’ouverture d’Iphigénie en ballet, ou bien L’Héroïque, il est par contre heureux pour leurs auteurs qu’elles se produisent maintenant : c’étaient des gaillards peu patients que Louis de Beethoven et le chevalier Glück.
Aussi, bien que nous soyons, nous autres Français, devenus des êtres fort soumis, n’est-il pas étonnant que lorsque miss Duncan dansa l’autre jour la Bacchanale de Thannhauser, un spectateur ait joyeusement proféré le cri populaire : « Mais ne te promène donc pas toute nue ! » Cela déplut à d’aucuns ; cela nous a ravi : revanche du bon sens contre la barbarie. Certes, chaque soir, certains café-concerts exhibent de jeunes ou vieilles célibataires encore moins vêtues que miss Duncan : puisque pas du tout. Seulement ces pimprenettes n’ont jamais prétendu nous moraliser. Tout au plus une fois traînées devant les Héliastes, jurent-elles qu’elles faisaient œuvre d’art, ce qui, en somme, enferme du vrai.
Et justement quelle est la valeur artistique de ces pseudo-restitutions de la chorégraphie grecque ? Elle est nulle ; aussi nulle que dans les dessins néo-antiques de l’Anglais Flaxmann ou les étonnantes machines bâties dans le même dessein par les sculpteurs et architectes teutons. Calquer les moments d’attitude figés sur les amphores et les statuettes de nos musées, cela n’est pas de l’art, même funéraire : c’est un tressautement de figures de cire. Précisément l’Amérique (elle nous inonde de danses et bientôt connaîtrons-nous les beautés du pas du dindon et du pas de l’ours gris) nous affolait naguère avec le cake-walk. Cette espèce de bamboula était assez rustaude mais, bonne enfant, joyeuse, sans prétention, comme une brave danse de nègres (et soutenue par une musique irrésistible) elle arrivait, par la grâce de jolies fillettes, à devenir gracieuse : un vague souvenir vous lancinant, on courait au Louvre et retrouvait cette même danse dans telle statuette de Tanagra.
N’est-ce qu’une rencontre ? Non : nous aussi découvrîmes un jour la danse grecque ; sans l’avoir cherchée : en Bretagne près de Tréguier une douzaine de jeunes filles dansaient une « dérobée » au bord de la mer, simplement. Peu après, ce furent les Panathénées : les mêmes jeunes filles ou leurs sœurs, drapées de blanc et bleu, menaient en procession la statue de la Vierge. Nous eussions fait pareille découverte en Provence, en Savoie. « Car rien ne vaut !… l’instinct populaire discipliné par la culture », écrit M. Alfred Capus (cité par Criton). Que la mission Duncan veuille donc nous laisser à notre perdition.
Au demeurant, nous avons sous les yeux un portrait de M. Duncan en costume. Ce Grec ressemble irrésistiblement à un Peau-Rouge : ceci soit dit sans l’offenser, car les Indiens furent un fier peuple. Mais enfin cela nous éloigne un peu des figures de Tanagra ou même du bas-relief de Carpeaux.
DE QUELQUES RÊVES
La vie est un songe.
C’était pendant l’horreur d’une profonde nuit…
Supérieurement construit, ce Songe d’Athalie : il reproduit avec une fidélité poignante cette incohérence logique, et logique incohérente, qui nous impressionne dans les rêves. Athalie, obsédée par l’appréhension d’un péril vague et prochain, se représente soudain, nécessairement, la fin hideuse de sa mère : et l’apparition par deux fois d’un enfant tout pareil à ceux qu’elle fit massacrer jadis, et qui la vient massacrer deux fois, est pareillement d’une observation que nous autres dirions clinique. Ici, une remarque : cet enfant, qu’elle n’a jamais vu, avant de le reconnaître en rêve, elle va le voir presque aussitôt en pleine réalité, et le reconnaître incontinent. Donc le rêve se fait prophétie. Or, cela est-il possible, et cette péripétie, d’un tel effet dramatique, s’est-elle accomplie jamais ?… La science vraisemblablement répond que la succession est nécessairement inverse, et que la reine a vu d’abord, de ses yeux de chair, le personnage qui viendra hanter son sommeil. Cependant, l’antiquité entière affirme le contraire, elle donne raison à Racine, tellement que le simple ignorant se trouve ébranlé, et n’ose que répéter le « Que sais-je ? » de rigueur.