Tout cela est fort dramatique. Seulement, je me rappelai avoir récemment relu Le Rouge et le Noir, et que je réfléchissais à cette lecture et à Stendhal, la journée même qui précéda mon second rêve… et, qui me prouve que le rêve premier, et son souvenir, ne faisaient pas partie de lui ? Suis-je bien sûr qu’il y ait eu une journée d’intervalle ? Je n’ose décider. Tout est possible. Si j’avais le loisir d’être romancier, j’écrirais l’histoire d’un homme vivant en partie double ; le jour, sa vie quotidienne ; la nuit, sa vraie vie, se poursuivant parallèlement, s’y mêlant parfois peut-être, et qui serait, peut-être, le souvenir de quelque vie antérieure. Pourquoi pas : qui sait ? Mais, qui donc réalisa ce vertige ? Gérard de Nerval, et il mourut fou… Ayez pitié de nous, Seigneur !
ZIGOMAR
Il songeait, attentif aux étoiles dans l’ombre,
Pendant que les lions léchaient ses pieds sans nombre.
« L’amour fait danser les ânes » : le rêve rend ingénieux tels qui dans la vie ne le furent guère. Nous avions lu ce matin notre Zigomar quotidien ; car nous adorons le roman-feuilleton, et tant plus est stupide, tant plus il nous ravit ; aussi bien, quel Français n’a lu son Zigomar[6] ? Or, nous rêvâmes être (excusez du peu !) Paulin Broquet en personne, oui, l’étourdissant, le génial policier. Et nous venions de surprendre, à domicile, le Rocambole suprême style, l’insaisissable à bon droit surnommé « Peau d’Anguille », Zigomar lui-même, quoi. Nous lui avions passé le cabriolet ; oui, mais, il s’agissait de le conduire au moins jusqu’au prochain poste de police. Or, comment l’empêcher de nous glisser entre les pinces ? Eh bien, nous inventâmes ceci, qu’à l’état de veille nous n’aurions certes soupçonné jamais : nous le déchaussâmes d’une de ses bottines ! Oui, simplement. Essayez donc de courir, dans les rues de Paris — et sans vous faire remarquer — un pied chaussé et l’autre nu !
[6] En langage celtique : Ségomar, « le guerrier victorieux ». C’est beau la linguistique ! Et la sémantique !
LA REVANCHE DE ZIGOMAR
Don Salluste : Ruy Blas, ouvrez ce pli : c’est pour la signature
(Et la porte !) du Conseiller de Préfecture.
Or, ceci se passait voici quelques années, et Balaoô (« Il y a des pas au plafond !!! ») et Chéri-Bibi (« Non, pas les mains !!! ») avaient injustement effacé Zigomar de notre mémoire. Nous le pensions du moins. Mais voici peu de temps, nous nous sommes à nouveau éveillé, c’est-à-dire rendormi… non, réveillé : nous nous entendons — dans la peau de l’inextinguible Paulin Broquet. Et de nouveau (après quelles poursuites !) nous tenions notre adversaire et ses complices, les Z à cagoules, acculés dans un cul-de-sac des Catacombes de Paris. Nulle issue possible : une alvéole de pierre toute revêtue de porcelaine blanche ; et nous nous demandions nous-même par quelle voie nous avions pu pénétrer dans cette impénétrable retraite, réduit suprême du fantastique chef de bande. Quand voilà qu’icelui, avec un rire, nécessairement satanique, nous annonce que c’est nous le prisonnier, et pour jamais : cette alvéole est une dent creuse, une dent humaine, une dent de la mâchoire de Zigomar ! Et le voilà qui s’en va, avec ses partisans ; l’ouverture, qu’un ressort secret a décachée, se referme, et je l’entends, lui ! qui insère la dent, soudain rapetissée aux dimensions normales, dans son ratelier. Et qui donc irait me chercher là ? D’horreur, je me réveille… et me souviens, cela me rassure un peu, que je remarquai hier, en devanture d’un pharmacien, osciller au bout d’un pendule, un gigantesque chicot de carton, réclame pour un dentifrice américain :
De la dent l’atroce rage
L’Hélios soudain soulage…