DANSE MACABRE
Et je voyais au loin sur ma tête un point noir,
Et ce point noir semblait une mouche du soir…
Or ce que j’avais pris pour une mouche était
Un hibou…
Il se faisait une heure avancée dans la nuit, personne par les rues. Le gaz presque tari brûlait à peine dans ce Bureau des Décès de la Mairie du IIe arrondissement, où je veillais en permanence. Pourquoi m’attarder ainsi ? Notre « médecin des morts », docteur Villette, revenu d’un lointain constat, attendait patiemment que j’eusse achevé de lui préparer un dernier ordre : le mort « donnait », ce jour-là. J’achevai, et nous quittâmes de conserve la Mairie à travers la pluie et la nuit noire.
La pluie tarit ; nous marchions hâtivement, philosophant sur notre indifférence à l’égard du spectacle de la mort. Les rues désertes et les maisons noires se succédaient : une lumière enfin frémit, à la fenêtre d’un deuxième étage de la rue Grange-aux-Belles. (Je me suis souvenu le lendemain que plusieurs mois en çà j’avais, certain soir, vu un rassemblement de curieux guigner cette fenêtre : il s’agissait d’un vaurien qui avait « zigouillé » son père à coups de couteau.) Sous la lampe une vieille grand’mère écoutait sa petite fille adolescente lui expliquer : — « Il n’a pu délivrer le permis d’inhumer, les doigts n’étant pas raides : il reviendra. Seulement le convoi en sera retardé d’un jour, car il nous faudra attendre demain pour demander au Commissaire de police un bon de gratuité. » — Il faut tirer ces pauvres gens d’embarras, me dit le docteur : et il pénétra dans la triste maison… Je me retrouvai dans un logis du faubourg : le balcon faisait galerie au-dessus d’un jardin longeant la Seine. J’étais chez ma mère, à qui parlait un vieillard à longue barbe blanche, vêtu d’une longue blouse blanche, coiffé d’une calotte. Je reconnus incontinent le statuaire Rude. Et cependant l’inquiétude que voici me lancinait : — Quoi donc désole le plus les morts, une fois parvenus à l’état de squelette ? C’est évidemment, quand ils fument la pipe, de ne pouvoir expulser la fumée par le nez. A ce moment, la grand’mère entra, accompagnée du médecin légiste : je tirai de mon gousset un porte-plume et plusieurs plumes, que je constatai avec satisfaction appartenir à ce type connu sous le nom de « tête-de-mort ». J’étais en règle. Et soudain apparut un squelette m’exhibant d’un air de reproche une pipe qu’il n’arrivait pas à fumer…
Tout cela parce que, la veille, en quittant le statuaire Rodin, qui m’avait longuement entretenu de Rude, j’étais allé au Louvre contempler le tragique cadavre qu’a tordu Germain Pilon pour le tombeau de Valentine Balbiani !
TRAIT HISTORIQUE
… J’approchai de la mouche et c’était un corbeau…
Et cette mouche était un vautour.
Et cette mouche…
Ils étaient là trois maréchaux de Napoléon :
Ney, Kellermann et Pérignon. Kellermann, vieux paysan mal accoutumé à sa splendeur récente et aux délicatesses de la civilisation, avait complètement oublié, juste au moment où l’empereur allait passer sa revue, qu’il avait chaussé un caleçon pour la circonstance ; de sorte qu’il l’avait ignominieusement arrosé. Et l’autre Alsacien, Ney, prince de la Moskova, inspectant sa tenue, venait de le traiter, Dieu sait comme ! et en présence de tout l’État-major. Le pauvre vieux en pleurait. Se voir ainsi humilié, publiquement, et par « un pays » ! En vain Pérignon, le troisième maréchal, s’évertuait-il à le consoler : ce qui surtout lui crevait le cœur était d’entendre, dans la salle voisine, Chicot, oui, Chicot, l’illustre bouffon de Henri III[7] s’esclaffer avec frère Gorenflot, ivre comme lui, et braillant tous deux :
Mais rien de si débâté