Sur le Pont-Neuf, sur le Pont-Royal, sur tous les ponts, sur les quais, une foule attend et guette. Un cri passe d’un pont à l’autre, descend le fil de la Seine, se répercute, par télépathie : — « Les voici ! » Et apparaît une espèce d’obus : un canot automobile : il affleure l’eau juste assez pour s’empanacher d’un double jet d’écume ; il ne vogue pas, il voltige, il vole ; le temps de l’apercevoir, il est déjà passé. Et il a évité, à cette allure délirante, je ne sais combien de bateaux, je ne sais combien d’arches de pierre… et puis plus rien, il s’est évanoui. Et un autre arrive, est arrivé, a disparu de même. Puis un autre encore. J’apprends aussitôt que quatre ou cinq minutes leur ont suffi pour écharper Paris, du pont d’Austerlitz au pont Alexandre. L’audace et le génie humains prennent vraiment un aspect terrifiant. Mais je me rassure, en contemplant, du terre-plein où je suis, l’inébranlable nef de la Cité, où se dandine sur son cheval, la statue de bronze du roi Henri, de qui nous descendons tous, par les dames.

ÉPHÉMÉRIDES

Vois, déjà le Printemps s’avance,

Semant l’or et le saphir ;

C’est le dieu soleil qui s’élance

Sur les ailes du zéphir !

1er mai. — A travers les sautes d’humeur d’un avril tout ruisselant encore des bourrasques d’un mars attardé, des jets de soleil annoncent le délectable mois de mai. Mai s’inaugurait naguère avec une somptuosité tapageuse. D’étincelantes alignées de fusils en faisceaux (derrière quoi des rangs de troupiers fumant béatement la bouffarde philosophique rappelaient les coquelicots et les bluets des champs) endiguaient les défilés de terrassiers gigantesques enfouis dans du velours côtelé, l’églantine rouge sur le cœur, suivis de près par les gardes municipaux magnifiques et les cuirassiers formidables. C’était comme une tradition nouvelle s’en venant renouer la tradition d’autrefois : une tradition ne meurt jamais. On ne refera pas le tableau tant de fois refait des amoureux de jadis accrochant de grand matin le bouquet de mai qui porte bonheur, à la fenêtre de la bien-aimée[19] ; ni de la pharamineuse, solennelle et fantasque cérémonie où Messieurs de la Basoche plantaient l’arbre de mai dans cette cour du Palais de justice qui en a gardé le nom et le nom seul, hélas ; ni des « carolles » dansées et chantées, « chapelet » de fleurs au front, jusqu’en les jardins du Roi, et où Roi et Reine eux-mêmes prenaient part. Mais il nous apparaît certain que c’est tant d’obscurs souvenirs qui poussent les ouvriers à former un pareil jour des cortèges qui s’achèvent aussi bien sur les pelouses suburbaines que dans les métingues. Tout à la fois que par troupes blanc fleuries du muguet qui porte bonheur, les petites ouvrières dévalent par les voies faubouriennes… et que les neuves communiantes processionnent devant l’autel de la Vierge en chantant Ave Maris Stella. Une tradition ne meurt jamais.

[19] Comment pourtant ne pas mentionner l’impertinent et charmant vaudeville de La Fontaine « Je vous prends sans verd », représenté avec grand succès le 1er mai 1693, et dont toute l’intrigue tourne sous le rameau de mai :

Vive le printemps,

Il rend le cœur gai !

Le mois des amants

Est le mois de mai !