C’est papa,
Qu’est-c’ qui met un bull’tin blanc ?
C’est maman…
Cet antique ouvrier en bronze, épave de la Commune, était, comme mon père, un de ces révolutionnaires de jadis, qui eussent rougi que les enrichissassent les révolutions : un gâte-métier. Candidat perpétuel, et, crois-je bien, jamais élu. Pour sa gloire. L’intérêt n’était pas dans sa candidature. Elle ne passait qu’en prétexte. Jaurès venait de se rallier à son adversaire direct de la Chambre : au radical, au bourgeois Clémenceau, Clémenceau « l’assassin des ouvriers ». Redite, à 20 ans de distance, du pacte Clémenceau, Ranc et Joffrin contre le général Boulanger, et que les purs avaient à juste titre qualifié de trahison pure. Il s’agissait de le leur faire avaler à nouveau, et tel était le but réel de cette réunion bellevilloise.
L’assistance, toute d’ouvriers, gouailleurs, presque hostiles, écoutait à peine tout d’abord. Elle se roidissait. Quand avait paru le tribun, encadré par une « bande volante », je songeai à la fameuse soirée de la salle Saint-Blaise, où la fortune de Gambetta sombra, et à laquelle, tout enfant, j’avais assisté.
Le tribun parut donc, courtaud, hérissé, petits yeux ronds, luisants. Je n’avais jamais entendu l’enchanteur. Je fus stupéfait, et ravi.
Voix ensemble monotone, tonitruante et nasillarde d’hippopotame ayant avalé un canard, méridionale parfois à en fleurer l’ail. Le discours s’éjaculait par ondées de cinq à six mots, sans souci de ponctuation, bien que le thème du plaidoyer eût été visiblement étudié comme chez tous les grands artistes. Une mélopée à la fois frénétique et gazouillante. Quoi sous elle ? En apparence rien : un tournoiement, un kaléidoscope d’images éclatantes et vagues, transposition sonore de ce miroir à facettes dont le chasseur hypnotise les oisillons. Une remarque : incapable de soutenir la controverse, elle le désempare, le rend brutal aussitôt : — Il faut se taire ! Il faut vous taire ! (Les « bandes volantes » expulsent aussitôt le sacrilège, sans douceur.)
Je me rendis bientôt compte de l’architecture du morceau. Je le dégustai dès lors en confrère, en façon d’un poème, ou symphonie. Ah ! je compris ce qu’est un orateur ! Il ne parla du prétexte Camélinat qu’à l’introït et à la coda ; de l’infâme bourgeoisie et l’infâme Clémenceau que çà et là, évasivement, en apparence. Tout le reste fut un chant, un cinéma, où défilaient, radieuses évocations, la mission du Peuple, l’Humanité de demain toute chargée de fleurs, la Cité de l’Avenir s’achevant, sous le ciel du Progrès, etc… Musique, agaçante d’abord, et puis obsédante, ensorceleuse, à la façon par exemple de La Mort d’Aase de Grieg et son tyrannique fa, si ♭, do. Seulement, les maîtres-mots, insidieusement glissés, s’infiltraient en refrain, ou mieux : en leit-motif à la Wagner. A la coda, l’auditoire, hypnotisé, subjugué, conquis, dompté, acclama.
Où diable ai-je entendu cela, me murmurai-je à la sortie ? Soudain, un trait de feu : C’était dans le Jules César de Shakespeare ! la harangue par laquelle Marc-Antoine, au Forum, empaume, retourne la plèbe romaine et l’envoie mettre le feu à la maison de Brutus. Le charme était rompu. — Non : transposé.