III. — Décidément, je n’ai pas eu de chance avec le tribun. En août 1914, je scribouillais à la Mairie de la Bourse, état-civil. Quatre heures du soir, coup de téléphone : mobilisation. Je passe me faire payer et prends mon chapeau. Le lendemain matin, je devais rejoindre, oh, guère loin pour le quart d’heure : à Saint-Denis, à titre de G. V. C. Les feuilles m’annoncent à la fois que la Belgique est victime d’un incident de frontière, et le tribun, d’accident professionnel. Je vole à mon bureau. Trop tard. Déjà suppléé, mon suppléant avait eu l’honneur de grossoyer l’acte de décès historique. Ainsi passai-je, fonctionnaire, à travers la postérité. Par bonheur il me reste quelque autre ressource.
SANS DATE : A QUOI BON ?
« Vous voulez faire entendre qu’il pleut ? Écrivez : il pleut. »
Monsieur quidam me dit : Vous savez, M. On va bientôt raser l’Abbaye-aux-Bois ?
Le 29 septembre, jour de Youm-Kippour, je m’en fus, badaud, contempler dans ce ghetto pullulant et nidoreux du quartier de l’Arsenal, les vieux Hébreux se serrer la main en proférant la menace consacrée… et réalisée : « L’an prochain à Jérusalem ! » Une feuille du soir m’apprit que le lendemain, à l’Abbaye-aux-Bois, « liquidée » de par « la loi », la dernière messe serait dite.
La chapelle regorgeait : nul risque à encourir. C’est — c’était — une salle barlongue, haute de voûte, engagée dans les bâtiments du cloître. Au-dessus de l’entrée, les colonnes grecques supportant l’orgue imageaient avec lui une sorte de porche intérieur. Au fond, un riche autel marbre et or, s’adosse à un haut baldaquin doré à fronton grec.
Pour le reste la nudité. A droite et gauche de l’autel, se dévisagent deux larges baies carrées qu’un grillage de bois, losangé, clôt ; derrière l’une on entrevoit un palpitement de coiffes, blanches, noires : les religieuses. Dans le chœur tout un orphelinat de garçonnets au crâne tondu s’installe, s’assied, s’agenouille, se relève, d’un seul mouvement. Un d’eux entame, d’un violon inexpert, le cantique :
Sauvez, sauvez la France
Au nom du Sacré-Cœur,
que toute l’assistance accompagne, et chante comme lui joue : plaintif et faux. A l’Élévation, un autre enfant longuement sur un tambour bat « aux champs ». Ce fracas insolite et solennel, et le grincement du violon, et toutes ces voix grêles d’enfants : ensemble bizarre. La messe se poursuit. L’officiant plusieurs fois s’essuie les yeux. A toutes les places, mêlées aux laïcs, des religieuses, de tous les ordres. Le petit violoneux en vient à cet hymne :