Ceci dotait la fête de Noël d’une solennité spéciale : à la fois qu’elle célébrait la venue du martyr par excellence, elle célébrait la rédemption en quelque sorte de toute la nature.

A-t-on remarqué comme les grandes dates liturgiques revêtent un caractère météorologique, pour ainsi dire ? — Rien là d’insolite. Sans parler des Bacchanales grecques, les Saturnales romaines tombaient aux Calendes de janvier, comme on sait. Là, les artisans, les soldats, les enfants, travestis en femmes, en bêtes à cornes (honni soit qui mal y pense, ne pensons qu’au Bœuf gras), envahissaient tumultueusement les rues ; les esclaves, libérés pour un jour, se voyaient servis par le maître : cette « liberté de décembre » n’était-elle pas, en quelque matière, une préfigure de rédemption ? Et pour le besoin de se déguiser, origine du Carnaval, il semble indiqué par Janus, le Dieu au double visage, qui ouvrait l’année romaine.

De même, aux moyenâgeuses fêtes de l’Ane, on n’a pas oublié comme un baudet, harnaché, mitré, monté à reculons par un diacre crossé, était mené par le peuple en plein chœur de la cathédrale, et chacun connaît au moins le début de l’illustre Prose de l’Ane, lequel âne évoquait à la fois le prophète Balaam, la Crèche, la fuite en Égypte et la dernière entrée à Jérusalem.

Peu après, l’Épiphanie provoquait la Fête des Rois et la Fête des Fous, où les clercs inférieurs, travestis comme de juste et masqués, nommaient un Évêque des Fous. Et le Carnaval reprenait haleine pour donner son suprême élan au Mardi-Gras où Carême-Prenant et son auguste famille, étaient, mannequins géants, promenés par la ville, à travers mille et une folies et, finalement, brûlés le matin des Cendres ; usage conservé dans nos provinces d’Artois, de Flandre, du Brabant, où les géants, tel le fameux Gayant, sont demeurés des héros locaux, traditionnels, symboliques, espèces de palladiums dont la fête est un motif à réjouissances… gigantesques, lesquelles attirent des milliers de fidèles d’on ne sait combien de lieues à la ronde. Ce ne semblait pas trop à nos ancêtres de deux mois de folies pour se payer de la gravité de l’Avent, et prendre des forces en vue des austérités — réelles alors — du Carême, qu’aidait d’ailleurs à supporter l’espoir de la fête par excellence, Pâques.

Ce qu’avait de touchant la joyeuse Fête des Rois, c’est son côté familial et hospitalier. A l’instant solennel, le plus jeune des enfants se cachait sous la table, et un étrange dialogue s’échangeait entre le père de famille, maître de la cérémonie, et lui : — « Phœbé ? — Domine ! — Pour qui ? — Pour Dieu. » Cette première part, la « part à Dieu », c’était le pauvre, représentant de Dieu, qui venait la réclamer. Le pauvre était parfois plusieurs, qui touchaient au nom de la Sainte Vierge, des Rois Mages, etc…, et le faisaient souvent par quelque complainte tantôt touchante, tantôt malicieuse :

… Ah ! si vous pouvez

Pas ben le couper,

M’y faudra donner

L’gâtiau tout entier.

La Révolution, qui abrogea tant de coutumes séculaires, millénaires, n’a rien pu contre les Rois… de la Fève. Dès décembre 1792, le citoyen-maire Nicolas Chambon, décréta que cette fête au nom séditieux serait remplacée par une Fête des Sans-Culottes ! et considérant que les pâtissiers qui persistaient à offrir des galettes « ne sauraient avoir que des intentions liberticides », invita la police à faire son devoir. Hélas ! ce fut en vain. Ainsi donc, cette fois-ci encore, crions joyeusement : Le Roi boit !… et songeons à la « part à Dieu. »