La forêt ! qu’une forêt lorraine au printemps est diverse en sa belliqueuse majesté ! buttes, mamelons, ravins, layons, trous, défilés, tout cela vert ! au-dessus de quoi étrangement se mêlent les énormes chênes tordus, les tendres tilleuls blonds, les hêtres, moi : Fagus, les bouleaux, molle chevelure argentine ; au versant des ruisselets dansent les osiers roses et les saules ébouriffés ; des peupliers géants jaillissent vers les routes, où fuient, à la poursuite de l’horizon, pruniers, cerisiers, mirabelliers, verts, blancs et roses. Qu’on remonte vers les sommets, où vibrent les basiliques de sapins, d’ifs, de genévriers, d’épicéas, et, plus bas, d’inattendus étagements d’acacias et de marronniers, et tant d’essences encore, qu’on croirait à quelque parc ressuscité sauvage : un parc sauvage, c’est cela, toi, Lorraine nancéenne. Et là-dessous, sous ces vertes voûtes trémulantes, un invraisemblable enchevêtris de ronces, aubépines, troënes vers les villages, et des orties, des fraisiers et de tenaces lianes. Dans les vallons, les nappes de muguets, de renoncules, de pervenches et violettes ; par les trouées des clairières, de nouveau les champs verts aux traînées de genêts d’or, partout.
ET LA VILLE !
Les cloches de la cathédrale
Titubent sous le ciel bleu.
Six heures, exquis éveil des cités de province : Paris, amas de villes superposées, ignore ce charme.
Dans les jardins la digitale
Tremble sous le vent clandestin.
Les mieux matutineuses fenêtres bâillent, des anges en camisole secouent les tapis obscurément multicolores aux battements pesants : l’on entrevoit les armoires cathédrales, des lits en estrade et leurs dais aux rideaux ramagés, ailes d’anges gardiens ; sur les cheminées et les guéridons, des bergeries en faïence, des joujoux en verre filé, la verrerie à liqueurs, la pendule de bronze doré entre les flambeaux verts ; plus haut, la pipe en porcelaine et le fusil du bon Lorrain.
Les sous-officiers de cavalerie galopent par les rues qui tournent, derrière les plantons cavalent, et en bandoulière sursaute la sacoche aux correspondances. Disparus !
Marguerite et Véronique jacassent à la fontaine : penchées sur les seaux de bois profonds que l’eau qui grêle tambourine, d’un revers de main elles ramènent avec une moue adorable, les cheveux fous et les nattes qui coulent sur le cou flexible et sur la figure rose à faire crier.