Le lendemain de ce jour, Mme Nelson fut plus triste et plus souffrante encore; elle dessina, néanmoins, au crayon, le portrait des deux Chinois et le leur donna pour les remercier, ce qui leur causa une véritable joie.

Huit jours après la scène que je viens de raconter, Mme Nelson était dans un état de santé des plus alarmants, elle était prise de douleurs rhumatismales articulaires, et il n’y avait aucun médecin à bord.

Un des Chinois qui avait tiré notre horoscope vint offrir au capitaine, pour la malade, quelques pilules dont, comme docteur (car il paraît qu’il était docteur), il avait expérimenté l’usage dans son pays. Ces pilules étaient rouges et de la grosseur d’une tête d’épingle; elles avaient la vertu, disait-il, de guérir la plupart des maladies; leur effet dépendait surtout des quantités bien ordonnées. Les passagers français et moi, nous crûmes qu’il valait mieux nous fier à la science médicale des Chinois que de laisser Mme Nelson mourir sans secours. On essaya alors de lui faire prendre douze de ces pilules; mais elle nous questionna, et nous eûmes l’imprudence de lui dire que le remède qu’on lui proposait avait été prescrit par un Chinois. Oh! alors elle s’opposa obstinément à nos instances, tant le souvenir de l’affreuse prédiction qui lui avait été faite pesait sur son esprit. La résistance qu’elle apportait à nos soins nous mit au désespoir. Nous la suppliâmes à mains jointes de céder à nos prières; elle y consentit enfin et prit six de ces pilules, mais il fut impossible de lui faire accepter le reste. Hélas! soit que ce remède, dans l’efficacité duquel nous avions foi, lui fût administré trop tard, soit qu’il lui fût contraire, la maladie qui devait la tuer fit, à compter de ce moment, de rapides progrès; un violent délire s’empara d’elle, pendant lequel elle s’écriait à chaque instant: «Les Chinois! oh! les Chinois!» Bientôt un hoquet, avant-coureur de la mort, vint nous terrifier tous. Nous vîmes cette pauvre femme, jeune encore et pleine d’intelligence, se débattre dans les convulsions de l’agonie. Je m’approchai de son lit de douleurs, j’attirai sur ma poitrine, avec un saint respect, ce visage amaigri par la souffrance, et j’y déposai le baiser de l’adieu suprême. Ses paupières appesanties et mi-closes se relevèrent par un dernier effort; elle me sourit doucement, comme pour me remercier, puis son corps se raidit sous mon étreinte, et le dernier souffle de sa vie, s’exhalant de ses lèvres livides, glissa le long de mon visage.

Dans la même nuit, et par ordre du capitaine, les matelots transportèrent son corps au milieu du pont; tout le monde se rangea autour et l’on récita la prière des morts. La cérémonie achevée, le cadavre fut enveloppé dans un drap avec un boulet aux pieds, puis on le glissa dans la mer par-dessus le bord. Le bruit sourd produit par sa chute retentit dans le cœur de chacun de nous; tout était fini.

La mort prématurée de Mme Nelson me fit un mal si poignant que je demeurai plusieurs jours dans une prostration complète; les pensées les plus sombres venaient en foule m’assaillir, car j’éprouvai à ce moment la cruelle douleur de l’isolement, je me vis livrée à tous les hasards, loin de ma patrie, de ma famille, et je maudis le jour où m’était venue la fatale inspiration de quitter la terre natale. Ma situation présente me parut être une punition du ciel et un mauvais présage. Que pouvais-je seule dans l’avenir, sans un conseil, sans une voix amie, dans la nouvelle route que je m’étais tracée? que n’aurais-je pas donné pour retourner en arrière! mais je ne pouvais arrêter le navire qui m’emportait à pleines voiles; je dus subir ma destinée!

Les mers de la Chine sont parsemées de récifs qui rendent la navigation extrêmement périlleuse dans cette partie du monde; cependant, nous dépassâmes, par un temps superbe, les Bacchises, groupe d’îlots parmi lesquels notre navire glissa sans encombre. Trois jours encore et nous devions toucher la terre; nous nous félicitions déjà d’être au terme de notre voyage, lorsqu’un ouragan des plus effroyables vint fondre sur nous. Le tonnerre gronda dans l’immensité avec accompagnement d’éclairs; des nuages noirs, énormes, roulaient dans le ciel avec furie, ils étaient en couches si épaisses au-dessus de nos têtes, qu’ils assombrissaient l’atmosphère dans toute son étendue. Au loin, partout se montraient à nos yeux des trombes à l’aspect gigantesque; si nous étions touchés par l’une d’elles nous coulions infailliblement: le capitaine, vieux loup de mer, jetait souvent les yeux sur son baromètre, et chaque fois il n’avait rien de rassurant; nous subissions, disait-il, la queue d’un typhon. L’inquiétude la plus vive commençait à s’emparer de tous; l’Arturo vint à faire eau; il fallut forcer les Chinois de l’entrepont à s’employer aux pompes. Il y avait trois jours que nous étions submergés, c’est le mot, par une pluie antédiluvienne lorsque la tempête vint pourtant à s’apaiser. Mais un calme plat, qui dura neuf jours, succéda à la tourmente. De temps à autre, une brise légère s’élevait, mais des courants contraires nous repoussaient toujours. Bref, il y avait vingt et un jours que nous étions ballottés aux abords de l’empire chinois, lorsque le capitaine vint nous dire que nos vivres étaient presque épuisés. Les matelots de l’Arturo, harassés de fatigues et peu confiants du reste dans l’expérience de leur capitaine, lui déclarèrent qu’ils se refuseraient à exécuter les manœuvres s’il ne leur permettait de détacher une embarcation et d’aller avec une partie de l’équipage à la recherche de Hong-Kong, qui ne devait pas être éloigné de plus de trente milles. Le capitaine avait vingt-deux hommes d’équipage; il consentit à en laisser partir huit. Il fit ensuite jeter l’ancre près d’une côte vers laquelle nous avions pu avancer, et nous attendîmes le retour de ces courageux matelots qui se dévouaient d’eux-mêmes au salut de tous. Vingt-quatre heures après, ils revinrent avec un steamer qui nous prit à la remorque. C’est ainsi que nous fîmes notre entrée dans la rade de Hong-Kong, le 29 août, après soixante-seize jours de traversée.

Le lendemain de mon arrivée, je fus mandée au consulat de France, ainsi que les autres passagers qui composaient notre navire, afin de constater la mort de ma malheureuse amie. Je fis au vice-consul, M. Haskell, un récit fidèle de la position dans laquelle je me trouvais; il fut rempli de bienveillance pour moi et me conseilla de ne pas continuer une entreprise aussi malheureusement commencée. Je lui répondis que mon seul désir était de retourner en Californie. «Laissez-moi arrêter moi-même votre passage, me dit le vice-consul; les recommandations que je donnerai à votre égard vous protégeront, je l’espère, jusqu’à votre arrivée.» Je le remerciai de tant de bonté et j’envisageai avec un peu moins d’inquiétude la durée que devait avoir mon séjour en Chine.

L’île de Hong-Kong ou Victoria Hong-Kong, comme l’appellent les Anglais, leur fut cédée par les Chinois en 1842. Elle compte vingt mille âmes d’indigènes et un millier d’Européens au plus. Située au bas d’une aride montagne, la vue n’en est pas des plus agréables; et pourtant lorsqu’on entre dans la rue principale, on est surpris d’y rencontrer de jolies constructions semblables à celles d’Europe; la plupart sont bâties en pierres de taille avec de larges galeries à colonnes, verandahs, les ferment presque toutes avec des jalousies pour préserver de la chaleur tropicale. Sur une des hauteurs, à gauche du port, on découvre la maison de ville où siégent les autorités; un peu plus loin un vaste corps de bâtiment qui sert de caserne aux soldats de terre, sujets anglais, et la place d’Armes, espèce de fortification où plusieurs pièces de canon, braquées sur la rue principale, tiennent en respect la population chinoise. Puis une église du culte protestant.

Le climat à Hong-Kong est malsain et fiévreux, les chaleurs y sont lourdes et pesantes, et le meilleur signe de santé est d’être dans une transpiration continuelle et d’avoir des petites taches rougeâtres semblables à celles de la petite vérole.

La vie pour les Européens est la plus monotone qu’on puisse imaginer; aucun genre de plaisir, aucun lieu public, rien que la vie intérieure. Car, chevaux, bals, spectacles, réunions, il n’y en a pas. Le seul agrément que l’on puisse se procurer est d’avoir un bateau pour aller se promener en rade; une femme ne sort jamais à pied, par ton d’abord; et par principe, les Chinoises elles-mêmes se montrent fort peu dans les rues; je ne parle pas de la basse classe qui fait exception. La moindre sortie, le plus petit trajet s’opère en chaise à porteur.