On rencontre dans cette ville tous les métiers: les tailleurs, les cordonniers, les blanchisseurs s’y font concurrence pour fournir aux Européens; les femmes chinoises, en général, ne sont pas soumises au travail; car on n’en voit aucune dans les maisons de commerce. Les marchands ambulants sont en grand nombre; et si ce n’est le costume et le langage qui diffèrent, on peut les comparer à nos marchands des quatre saisons; ils vendent des fruits, des rafraîchissements, des gâteaux, des poissons grillés, de la volaille rôtie, etc. Beaucoup de mendiants, d’estropiés, d’aveugles parcourent les rues. Ces derniers agitent constamment une petite clochette pour attirer l’attention publique. Puis aussi, ce qui ne manque pas de poésie, des ménestrels; ces bardes des temps anciens, sur un signe, entrent à domicile, et, pour quelque menue monnaie récitent ou chantent de vieilles légendes, tantôt tristes et tantôt bouffonnes.

Les barbiers ou coiffeurs, faisant vingt fois par jour le tour de la ville avec tout leur attirail sur le dos, ne sont pas les moins curieux; ils se promènent devant les maisons comme les porteurs d’eau dans nos rues; un boutiquier ou un passant a-t-il besoin de se faire raser, épiler ou teindre les sourcils? il fait signe à l’artiste en question, et l’opération a lieu sur le pas de sa porte ou sur un trottoir le long d’un mur.

Hong-Kong n’a que deux hôtels; la vie y est aussi chère qu’en Californie, et le séjour on ne peut plus désagréable; ainsi les maisons les plus propres, les mieux tenues, où l’on emploie de nombreux coolies (nom que l’on donne aux domestiques chinois), sont infestées d’affreux insectes qui vous entourent obstinément et prennent à tâche de vous tourmenter; ce sont: l’araignée, le cancrolat et le moustique; on rencontre l’araignée et le cancrolat partout, sur les meubles, dans les tiroirs, dans les chaussures, le long des rideaux, dans les malles; si l’on décroche un vêtement du portemanteau, on est sûr, en le secouant, de voir tomber une de ces horribles bêtes qui, une fois à terre, se met à courir et se fourre dans un autre coin bien avant que l’on ne songe à l’attraper. Mais le plus agaçant de ces deux insectes est le cancrolat, parce qu’il vole, et surtout le soir, aux lumières. Au moment où l’on s’y attend le moins, l’un vous tombe sur la tête, un autre vient s’arrêter sur votre nez. Le matin, en vous réveillant, vous les trouvez jusqu’à deux et trois noyés dans un verre d’eau. Un jour, à table, on m’en servit un entouré de légumes; c’est vraiment répugnant; mais il est tout à fait impossible d’empêcher cela.

Le parfum des fleurs, en Chine, semble plus suave, plus pénétrant que celui d’Europe. Je fus admise à visiter la demeure d’un mandarin, et je fus aussi étonnée que ravie en la parcourant. Là, tout était factice, grottes, monticules, rochers, ruisseaux, aucune allée ne suivait la ligne droite, et puis des ponts, des kiosques, des temples, des pagodes. Ce qui me parut de la plus grande originalité, ce fut des arbres taillés de manière à représenter des figures de tous genres. L’un, c’était un poisson; l’autre, un oiseau; celui-ci, un chat; celui-là, un bœuf, et bien d’autres bêtes encore; chacun de ces arbres était peint et coloré, afin qu’il rendît bien exactement la physionomie qu’on avait voulu lui prêter. A côté de cela, toute espèce de fleurs et d’arbres fruitiers rabougris: on sait que les Chinois ont un goût tout lilliputien pour contrarier la croissance des végétaux.

Cette campagne en miniature, ces aspects contournés à chaque pas me plurent par leur étrangeté même; c’était pour moi d’une nouveauté délicieuse; l’eau baignait de vertes pelouses coupées de distance en distance; elle entretenait la fraîcheur du sol; les bocages étaient pleins d’oiseaux et de fleurs; c’est dans ces jardins enchanteurs que les Chinoises concentrent leurs plaisirs, vivant par le devoir et par la loi séparées du monde plus encore que les femmes de l’Orient.

Je profitai du temps qui me restait encore pour aller, avec mes compagnons de voyage, visiter Canton. Nous étions adressés, recommandés à un négociant de cette cité superbe, car il n’y existe pas d’hôtel.

Un bateau à vapeur faisant le trajet le long de la côte nous y conduisit en quelques heures.

Rien ne peut surprendre davantage l’œil d’un Européen que l’aspect de cette ville bizarre: à son approche, on découvre se balançant sur les eaux une multitude de jonques de la plus grande variété, où fourmille une population sans nombre. Ces bâtiments aux formes les plus étranges, ces maisons flottantes, de toutes dimensions, toutes grandeurs, servent à abriter ce reflux d’êtres humains vivant, grouillant là, comme s’ils avaient trouvé la solution du mouvement perpétuel.

Nous mîmes pied à terre dans cette ville immense, où nul peuple au monde ne peut rivaliser pour l’activité industrielle.

Nous nous dirigeâmes vers les factoreries; ce ne fut pas sans peine que nous y parvînmes. Nous n’avions pas fait cent pas dans les rues, que tout le monde nous suivait des yeux en nous montrant du doigt, en criant après nous, pour être plus véridique. Mais comme notre société s’était renforcée d’autres personnes, nous fîmes peu d’attention à ces criailleries tartaro-chinoises. Je remarquai sur notre passage que presque chaque maison avait un petit autel dans une niche, consacré à l’usage religieux. Ce qui me frappa surtout, ce fut l’ordre parfait avec lequel sont rangés les magasins.