A Canton, chaque profession est classée par corps de métier. Une rue n’est habitée que par les marchands de porcelaine, une autre par les vendeurs de thé, une troisième par les négociants en soieries, etc. On ne peut se lasser d’admirer les étalages merveilleusement disposés, où figurent des produits d’un travail admirable: meubles de laque, éventails d’ivoire, écrans, stores, tapisseries, étoffes à reflets éclatants, se disputent à chaque pas l’attention de l’étranger. La rue appelée New-China street est bordée de ces magasins splendides, installés dans des bâtiments aux toits aplatis, garnis de boules multicolores. Chacun a son enseigne perpendiculaire, où des lettres d’or sur un fond écarlate apprennent le nom du négociant et sa spécialité.

Sur la chaussée circule une foule compacte, bruyante, affairée. Ce sont des marchands ambulants avec leurs cris gutturaux et bizarres, des bourgeois graves et solennels, avec leur tunique flottante et leur inévitable parasol. Quelques femmes de la dernière classe du peuple apparaissent seules à longs intervalles parmi tous ces hommes.

Après une heure de marche, nous parvînmes à la demeure de M. Liwingston, lequel nous reçut de la manière la plus gracieuse, nous prévenant toutefois de ne pas trop prolonger notre séjour à Canton. Il régnait en ce moment des troubles d’insurrections dans l’intérieur aussi bien que sur les côtes, et la prudence voulait que chacun se tînt sur la défensive. Les citoyens anglais n’ignoraient pas que le peuple chinois tramait sourdement contre eux des plans de révolte, et leurs prévisions étaient bien fondées, car, à la connaissance de l’Europe entière, ils ne tardèrent pas à éclater. Les actes de piraterie, en outre, pullulaient. Tout cela n’avait rien de rassurant. Ces motifs hâtèrent, comme on peut le comprendre, notre retour à Hong-Kong.

Avant, j’eus pourtant l’occasion de visiter la demeure d’un mandarin, laquelle présentait un luxe merveilleux, du moins au point de vue chinois. Les habitants en relation avec les Européens ne refusent pas d’accorder cette satisfaction.

Qu’y avait-il, en réalité? Je ne saurais trop le dire.

C’était un corps de bâtiment entouré de terrasses, autour desquelles grimpaient les fleurs les plus odoriférantes. A l’intérieur, les appartements étaient séparés par des cloisons en bambous légères et vernis. Des nattes en paille de riz et de diverses couleurs encadraient les planchers. De tout côté, çà et là, des canapés, des fauteuils, des chaises, la plupart en bambous, quelques-uns en bois sculpté. Sur les meubles, des fleurs, des instruments de musique, des pipes pour fumer l’opium; au plafond pendaient des lustres, des lanternes de toutes formes, de toutes couleurs, en verre, gaze ou papier, ornées de franges, de houppes, de colifichets. Sur les murs, des tableaux révélant l’enfance de l’art, et des peintures vernies d’où se détachaient en caractères métalliques des inscriptions et des sentences de philosophie. Ce que j’eusse été curieuse de voir, c’était l’appartement des femmes, mais il était sévèrement interdit aux étrangers.

Pendant les trois jours où je demeurai à Canton, je fus spectatrice d’une attaque entre les rebelles et les soldats de l’empereur. Une armée chinoise est la chose la plus grotesque qu’on puisse imaginer; il n’est guère possible de donner une idée de ces soldats dont les noms répondent aux formidables appellations de tigres de guerre et de fendeurs de montagnes. Étant montée sur la terrasse d’une maison, je pus voir à une distance facile un corps de ces troupes avec son général en chef. Tous ces guerriers, ces braves, marchaient dans le plus grand désordre et comme une bande de brigands; ils étaient armés de lances, de mauvais fusils, et presque chaque soldat avait un parapluie, un éventail et une lanterne, ce qui me rappela les scènes burlesques que j’avais vues dans leurs théâtres à San-Francisco.

Le bruit du canon, les rumeurs lointaines et braillardes des Chinois, ces attaques successives que l’on voyait au loin, les fausses alertes qui venaient distraire ou inquiéter à chaque instant, nous déterminèrent enfin à repartir.

Il y avait un mois que j’étais en Chine lorsque le vice-consul me fit savoir qu’un navire allait mettre à la voile pour la Californie. Il eut l’extrême bonté de faire venir le capitaine, auquel il me recommanda particulièrement. Cet officier, nommé Rooney, lui engagea sa parole et lui promit d’avoir pour moi tous les égards possibles. Je remerciai M. Haskell de tout l’intérêt qu’il m’avait témoigné et j’allai, le cœur presque content, faire mes préparatifs de départ[A].

[A] M. Georges Haskell, remplissant les fonctions de vice-consul à Hong-Kong, était Américain; il fut si noble et si digne plus tard, que je considère comme un devoir de dévoiler son origine.