CHAPITRE V
Le capitaine Rooney.—Than-Sing.—Le typhon.—Chute du mât de misaine.—Effets de la tempête.—Désastres du Caldera.—Les pirates chinois.—Scènes dans l’entre-ponts.—Équipage enchaîné.—Interrogatoire.—Menaces de mort.—Pillage.
Le 4 octobre 1854, je me rendis, sur les quatre heures de l’après midi, à bord du navire le Caldera, qui était sous pavillon chilien, et qui, le soir même, devait mettre à la voile pour la Californie. Je me trouvais donc encore une fois à la veille d’un long et pénible voyage; cette solitude à laquelle j’allais être livrée désormais, ces dangers que l’on court sur mer plus encore que sur terre, venaient, à ce moment décisif, se présenter à mon esprit. Aussi, j’étais soucieuse. Le capitaine, voyant mon affliction morale vint causer avec moi, et me donner quelque encouragement. M. Rooney avait, si l’on peut dire, une expression heureuse, c’était un homme d’environ trente-cinq ans, de taille moyenne, brun; il avait un barbe fine et épaisse qui lui encadrait le visage, lequel était un peu court, mais ses yeux étaient grands et bleus, et cet ensemble des plus caractéristique donnait à sa physionomie un reflet de jovialité et surtout d’énergie. Enfin c’était un vrai type de marin, chez lequel le courage et la bonté se lisaient à première vue.
Mon premier soin fut de visiter ma cabine et d’y installer mes bagages.
Peu de temps après le navire levait l’ancre.
Je fus prise alors d’une vague tristesse que je comprenais d’autant moins, que ce retour en Amérique me rapprochait de ma patrie. Pour m’arracher à cette funeste disposition, je me mis à examiner le navire. C’était un beau trois-mâts de huit cents tonneaux, bien gréé, et d’une forme gracieuse. A l’arrière, formant l’extrême partie du navire, était la dunette, sur le pont de laquelle on montait par un escalier. Je visitai l’intérieur de cette dunette qui servait de salle à manger; de chaque côté étaient disposées les cabines. Au fond, se trouvaient deux chambres qui avaient des croisées. L’une était le salon du capitaine, l’autre appartenait au subrécargue d’une maison de commerce de San-Francisco, lequel avait une forte cargaison à bord. Toutes les boiseries étaient peintes en blanc avec des filets d’or. Cet intérieur était éclairé au milieu par une fenêtre à tambour. Cette disposition générale inspirait la sécurité par l’ordre parfait avec lequel chaque chose était à sa place; il semblait que nous n’avions plus qu’à nous laisser aller à un paisible sommeil pendant les trois mois que devait durer notre traversée.
Il y avait à bord un passager dont j’aurai souvent à parler; c’était un Chinois d’une cinquantaine d’années. Il avait aussi une maison de commerce à San-Francisco, et il emportait une forte cargaison d’opium, de sucre et de café. Than-Sing, tel était son nom, avait le type commun aux gens de sa nation, de plus il était excessivement marqué par la petite vérole. Cependant sa laideur n’avait rien de repoussant, il avait toujours le sourire sur les lèvres.
Notre premier dîner à bord pouvait être l’objet d’une singularité; nous étions quatre personnes de nation différente; le capitaine était Anglais, le subrécargue, comme je l’appellerai dorénavant, était Américain, Than-Sing, Chinois, et moi Française. Je rappelle avec intention cette particularité pour donner une idée des difficultés que devait nous apporter en un péril commun cette différence de langage. Than-Sing parlait l’anglais comme moi-même, c’est-à-dire un peu, mais aucun ne parlait français; on verra plus tard comment Than-Sing, qui seul parlait chinois, devait nous rendre d’inappréciables services.
Notre équipage se composait de dix-sept hommes de différentes nations.
Le lendemain matin de notre départ, je fus réveillée désagréablement; une grande agitation régnait à bord, des pas précipités retentissaient sur le pont. L’inquiétude me fit lever, je m’habillai à la hâte, et je sortis pour voir ce qui se passait. Le navire était en panne, un matelot venait de tomber à la mer; on apercevait sa tête au milieu des vagues à une distance très-éloignée déjà. Le malheureux nagea vingt minutes au moins avant qu’on pût, à l’aide de cordes, le hisser sur le pont. Ses camarades lui donnèrent de vives marques d’intérêt, mais il répondit avec brusquerie et comme un homme qui a honte de sa mésaventure.