Quoique cet incident n’eût occasionné aucun mal réel, il me fit une impression fâcheuse. Je trouvai que, pour le second jour de notre voyage, c’était mal débuter, et puis le chant de ces matelots anglais contribua aussi à augmenter ma tristesse. Ils accompagnaient les manœuvres par une mélodie bizarre et monotone qui ne ressemblait en rien aux airs pleins de gaîté de nos marins français. Je rentrai toute soucieuse, et, pour me distraire, je m’occupai à mettre toutes choses en ordre; je donnai à boire et à manger à deux charmants petits oiseaux que j’avais emportés de Hong-Kong dans une cage, je les couvris de caresses; je n’avais plus qu’eux à aimer.

La brise était molle, et pendant cette journée nous avançâmes lentement. Pourtant, vers le soir, le vent s’éleva, il vint à souffler de tous les points de l’horizon; je ne pensais pas sans inquiétude à l’affreuse tempête que j’avais déjà essuyée sur l’Arturo, lors de mon arrivée en Chine. J’allai vers le capitaine Rooney, et je le questionnai; comprenant mes appréhensions, il essaya de me rassurer, mais je voyais, malgré lui, son visage se rembrunir, et c’était avec juste raison. Le baromètre qui s’était maintenu jusque-là, tomba si bas en moins d’une heure, que le doute n’était plus permis; nous allions être aux prises avec le typhon. Le typhon, ce vent si redoutable dans les mers de l’Inde et de la Chine, et dont l’influence désastreuse amène toujours, sur mer comme sur terre, la désolation et la mort. Le typhon est plutôt la réunion de tous les vents soufflant avec fureur des quatre points cardinaux, qu’un seul soufflant sans partage. Ce n’est pas plutôt le vent du nord que celui du sud, le vent d’ouest que celui d’est; ce sont tous les vents combattant entre eux et faisant de la mer le théâtre de leur lutte. Le capitaine, reconnaissant à ces signes précurseurs que nous étions menacés de l’une des plus terribles tempêtes, fit exécuter de rapides manœuvres. Il était temps, car les vents cette fois étaient déchaînés, la mer tourmentée en tous sens soulevait ses vagues comme des furies; de sombres éclairs sillonnaient la nue précédant les coups du tonnerre dont le bruit éclatait de toutes parts avec fracas. Poussé de l’avant à l’arrière et retourné brusquement sur lui-même sans que son gouvernail pût lui imprimer de direction, le Caldéra menaçait à chaque instant de s’engloutir; il y avait à peine deux heures que la tempête s’était déclarée, que déjà c’était un vrai désastre: le mât d’artimon et le grand mât étaient plus d’à moitié brisés, deux canots secoués dans leurs liens avaient été emportés à la mer. Tout se brisait â l’intérieur; la mer entrait à profusion par les sabords; chaque vague qui s’engouffrait dans la dunette produisait le bruit d’une écluse; les bois craquaient de tous côtés.

Le capitaine se présentait de temps en temps à la porte de ma cabine pour dissiper mes inquiétudes. Ses cheveux étaient collés sur son visage, ses vêtements ruisselants d’eau. «Vous avez peur, me disait-il avec une brusquerie bienveillante.—Non, répondais-je en essayant de dissimuler ma frayeur.» Mais la pâleur de mon visage trahissait mes craintes, car il hochait la tête avec un air de doute, tout en allant surveiller les manœuvres.

Je dois avouer que j’étais dans des transes mortelles. Tout dans ma cabine était renversé, jeté pêle-mêle. Mes pauvres petits oiseaux, que j’avais avec grand’peine, au risque de me blesser, rattachés à la cloison, se blottissaient dans le coin de leur cage avec des marques d’épouvante; j’étais moi-même couchée, le roulis ne permettant plus de se tenir debout. La mer déferlait avec une telle violence contre les flancs du navire, que ma terreur augmentait à chaque instant. Tout à coup, un fracas épouvantable retentit sur ma tête, et je me trouvai, par une forte secousse, lancée hors de mon lit sur le plancher. Au comble de l’effroi, j’y restai à deux genoux, je me cachai la tête dans les mains: il me semblait que le navire allait s’entr’ouvrir et que nous allions être précipités dans les abîmes. Ce bruit affreux provenait de la chute du mât de misaine, entraînant avec lui les haubans; le vent l’avait brisé au pied en tombant; il avait blessé un matelot qu’on avait relevé dans un état déplorable. Comment le Caldera résistait-il encore? Après quatorze heures passées dans les plus cruelles angoisses, la tempête vint pourtant à se calmer, le vent se ramollit, la mer conservait encore bien du roulis, mais cet apaisement sensible de ses fureurs nous semblait être la plus complète tranquillité.

J’entre-bâillai la porte de ma cabine et je jetai un coup d’œil dans la salle à manger. On n’y voyait plus alors qu’un amas confus de meubles et de vaisselle renversés et brisés; l’eau y ruisselait de toutes parts.

Vers quatre heures, voulant contempler les effets désastreux de la tempête, je montai sur le pont; je m’y frayai un chemin avec peine; il était rempli d’objets brisés, câbles, chaînes, sans compter les trois mâts. L’eau de la mer avait été tellement remuée dans ses profondeurs, qu’elle avait pris la teinte jaunâtre de ses couches de sable. Le ciel chargé de nuages éclairait l’horizon par un jour douteux; je portai avec tristesse mes yeux autour de moi, et je vis nos matelots allant çà et là, l’air épuisé, accablés de fatigue. Cinquante-deux poules et six porcs avaient été tués par l’effet du roulis. Comme nous avions la terre en vue, le capitaine, après avoir fait hisser avec grand’peine une voile à l’avant, fit mettre le cap sur Hong-Kong. Il nous fallait regagner cette ville, notre navire ayant besoin d’au moins six semaines de réparations.

En même temps que le calme se rétablissait l’appétit, oublié pendant le danger, reprenait ses droits. L’heure du dîner venue, chacun prit place à la table, et peu de paroles s’échangèrent pendant ce repas. Nous étions tous recueillis comme des gens qui viennent d’échapper à la mort. J’examinai la figure du capitaine, elle était empreinte d’un profond découragement. J’ai su depuis qu’il songeait à une lugubre aventure qui lui était arrivée deux ans auparavant. Pris par des pirates indiens, après un combat où tout son équipage avait trouvé la mort, le capitaine Rooney avait été attaché au mât de son navire, et ces barbares ennemis lui avaient tailladé le corps en tous sens, sans pouvoir obtenir de lui autre chose qu’un sourire de mépris. Ils le gardèrent prisonnier six mois, après lesquels il parvint à s’échapper.

Le subrécargue présentant la mine la plus piteuse que l’on puisse voir; car, outre la crainte qu’il avait eue de perdre la vie, il finit par avouer qu’au moment du danger, ses plus cruelles angoisses avaient été pour la perte de ses marchandises.

Than-Sing, le Chinois, avait la physionomie d’un homme qui se sent franchement heureux d’être sauvé; aussi son sourire bienveillant faisait-il contraste avec le malaise général.

Quant à moi, encore sous le coup de mes récentes terreurs, je songeais combien la fatalité semblait vouloir déjouer tous mes projets d’avenir. Que puis-je connaître de plus des horreurs de la mer, me disais-je, si ce n’est d’y trouver une tombe?