Vers huit heures, le capitaine ordonna que tout le monde prît du repos. J’éprouvais une telle fatigue, que j’aurais dormi sur des planches aussi bien que sur un lit de plumes. Je dis sur des planches parce qu’au moment de me coucher je m’aperçus que mon matelas, mes draps, toute ma literie enfin étaient trempés d’eau. M. Rooney mit une complaisance extrême à faire chercher une partie de ce qui m’était nécessaire. Mais ma lassitude ne me permettait pas d’attendre longtemps, la première couverture que l’on me présenta, je m’en enveloppai et m’étendant sur mon lit dégarni, je ne tardai pas à tomber dans un sommeil profond.
Il pouvait être minuit lorsqu’un songe effrayant vint agiter mon esprit. Il me semblait entendre des cris infernaux, poussés par une bande de démons. Était-ce une hallucination? ou cet horrible cauchemar avait-il de la réalité? J’étais oppressée, souffrante, et plus d’une fois je me retournai sur ma couche; le songe durait toujours, il fut tout à coup rompu par un effroyable vacarme. Éveillée en sursaut, je me dressai sur mon séant, et j’ouvris les yeux, j’étais éblouie, ma cabine se trouvait entièrement illuminée par une lueur rouge. Frappée de terreur et persuadée que le navire devenait la proie d’un incendie, je sautai en bas de mon lit et me précipitai vers la porte. Le capitaine et le subrécargue étaient sur le seuil de leurs cabines. Je jetai des yeux hagards sur eux, ils me regardaient sans pouvoir proférer une parole, car nous entendions des hurlements sauvages et comme des coups de massue qui retentissaient contre les flancs du navire. Des pierres, des projectiles de toutes sortes étaient lancés dans les carreaux des fenêtres du plafond, de la dunette, et les brisaient en mille pièces, des flammes semblaient brûler, tout au-dessus de nous; nous restions terrifiés.
J’allai vers le capitaine et je me cramponnai à son bras. Je voulais parler, je n’avais pas de voix, quelque chose d’aride dans mon gosier arrêtait les paroles sur mes lèvres; je parvins cependant à lui dire avec des sons étranglés: «Capitaine! capitaine! le feu! le feu est au navire!..... Répondez-moi..... Entendez-vous là-haut?...» Mais il était entièrement pétrifié, car il me répondit: «I don’t know (je ne sais pas).» Il s’éloigna tout à coup et reparut avec un revolver à la main, la seule arme qu’il y eût à bord. En ce moment, le second de l’équipage accourut de l’avant du navire, et, s’approchant du capitaine, lui dit quelques mots que je n’entendis pas. Plus prompte que la pensée, et soupçonnant un terrible malheur, je rentrai précipitamment dans ma cabine et je regardai derrière le carreau qui s’ouvrait sur la mer. Au feu extérieur, j’entrevis les mâtures de plusieurs jonques chinoises. Je ressortis épouvantée, folle, en criant: «Les pirates!..... les pirates!.....» En effet, c’étaient les pirates, ces écumeurs de mer de la Chine, si redoutés par leurs cruautés. Ils nous tenaient en leur pouvoir; trois jonques, montées chacune par trente ou quarante hommes, entouraient le Caldera. Ces brigands semblaient être des démons sortis du sein de la tempête pour achever son œuvre de destruction. Le délabrement de notre navire désemparé était pour eux un facile succès. Après avoir jeté sur le Caldera des crocs en fer, fixés à de longues amarres, ils n’avaient pas tardé à grimper le long du bordage avec l’agilité des chats. Une fois parvenus sur le pont, ils s’étaient livrés à une danse infernale en poussant des cris qui n’ont rien d’humain. Les projectiles, en outre, cassant les vitres, nous avaient tirés du profond sommeil où nous étions tous plongés. Les lueurs que nous avions prises pour le reflet d’un incendie, étaient produites par des matières inflammables. Ils emploient ce moyen afin de frapper de stupeur et d’effroi ceux qu’ils attaquent, et paralysent souvent par là leur résistance.
Le capitaine, le subrécargue, le second, firent quelques pas en avant pour sortir de la dunette et aller sur le pont; je les suivis instinctivement. A peine avions-nous fait trois pas, que des boules fulminantes furent jetées sur nous et nous forcèrent à opérer une retraite. Il s’en fallut de bien peu que nous ne fussions atteints par cette pluie de feu qui nous aurait causé d’atroces brûlures. Nous ne pouvions nous expliquer où ils voulaient en venir, leur intention était évidemment de mettre le navire au pillage. Le capitaine, qui n’avait que son revolver pour nous défendre, jugea qu’il était prudent de nous dérober le plus longtemps possible à leur fureur. C’était une précaution bien inutile, car ils devaient nous trouver n’importe où, aussi bien que si nous fussions restés dans nos lits; mais notre esprit troublé ne nous laissait pas le loisir de raisonner. Nous descendîmes avec précipitation dans l’entreponts, dont l’ouverture se trouvait justement sous nos pieds, et nous nous cachâmes le mieux que nous pûmes. Cinq matelots se trouvaient déjà en cet endroit; nous ne savions ce qu’était devenu le reste de l’équipage; peut-être était-il déjà fait prisonnier.
Quant à Than-Sing, il n’avait pas reparu depuis la veille au soir.
Les pirates continuaient à pousser leurs cris sauvages. Par un écartement dans le panneau qui nous recouvrait, on pouvait voir, à travers les lueurs incendiaires, quelques-unes de leurs têtes hideuses entourées d’étoffes rouges en forme de turban. Leur costume était comme celui de tous les Chinois, excepté que leur ceinture était garnie de pistolets, de larges couteaux, et chacun d’eux avait un sabre nu à la main. A cette vue, un nuage de sang me passa devant les yeux, mes jambes fléchirent sous moi; je croyais ma dernière heure arrivée. Rampant des pieds et des mains, je m’acheminai vers le capitaine, en cet instant de détresse son appui me semblait cher. Nous nous tînmes blottis au milieu des ballots de marchandises, à peu près à vingt pieds de l’ouverture. Il nous était impossible d’aller plus loin, le navire étant comble dans cette partie. Nous respirions à peine, quand nous entendîmes une foule de pirates entrer dans nos cabines et bouleverser tout avec violence. Une voix connue parvint en même temps jusqu’à nous: c’était celle de Than-Sing. Une vive altercation paraissait s’élever entre lui et les pirates. On le sommait sans doute de dire où nous étions, car nous l’entendîmes crier en anglais: «Capitaine, capitaine! où êtes-vous? en bas? Répondez! venez! venez!...»
Mais personne ne bougeait.
Le capitaine Rooney retournait convulsivement son pistolet dans ses mains, en murmurant qu’il allait briser la première tête de pirate qui apparaîtrait. Je le suppliai de n’en rien faire; une pareille tentative non-seulement devait être de nul effet, mais encore pouvait servir à nous faire égorger tous. Il sentit si bien cela du reste qu’il mit son arme au repos en la cachant sous ses vêtements.
Nous n’attendîmes pas longtemps la venue de nos ennemis; c’en était fait, nous allions être découverts... Je frissonne encore à ce souvenir! Ils levèrent la trappe et firent descendre après une corde, une lanterne allumée. Nous nous pressions les uns contre les autres pour nous dérober à ce jet de lumière qui nous gagnait peu à peu et devait révéler notre présence. C’était peine perdue; des jambes passèrent bientôt, puis des corps tout entiers, et nous nous trouvâmes couchés en joue par une douzaine de pirates qui cherchaient avec des yeux de tigres dans la direction qui leur faisait face; ils étaient armés jusqu’aux dents. Le capitaine le premier se détacha de notre groupe, et s’avança à leur rencontre. Il leur présenta son revolver du côté de la crosse. Les pirates levèrent tous à la fois les bras d’un air menaçant; mais voyant qu’on ne leur opposait aucune résistance, ils se mirent à nous considérer avec une joie sauvage. Deux de ces bandits s’élancèrent hors de l’entrepont et firent signe avec des gestes brusques qu’il fallait les suivre. Plus morte que vive, j’étais restée blottie derrière un ballot; je vis du coin de l’œil mes compagnons remonter un à un, je voulais m’avancer comme eux, mais j’étais foudroyée d’épouvante. Quand le dernier eut disparu, que je me vis sur le point d’être seule avec ces monstres, ces assassins, une frayeur plus forte que le courage s’empara de moi, je me raidis par un effort suprême, et je m’avançai à mon tour. Alors à ma robe, à ma coiffure, ils reconnurent que j’étais une femme; une exclamation de surprise éclata parmi eux, une joie horrible se peignit sur leur physionomie; j’envisageai le lieu où j’étais comme une tombe béante: il me semblait déjà sentir les griffes de ces démons. A ce moment ce n’était plus du courage, de l’énergie, c’était du délire. Je m’élançai vers l’ouverture, et j’élevai les bras en l’air, en recommandant mon âme à Dieu. Au même instant, je me sentis saisir et entraîner, j’étais hors de l’entreponts.
Arrivée là, je fus entourée d’une foule de pirates qui se tenaient en cercle avec des sabres et des pistolets au poing. Je jetai un coup d’œil égaré sur mes agresseurs: ils fixaient sur moi des yeux avides en m’examinant. Ce n’était pas, comme on pourrait le croire, l’insuffisance de ma mise qui excitait leur curiosité, car, dès le moment de leur arrivée, par une sorte d’instinct bien naturel chez une femme, je m’étais revêtue à la hâte d’une robe, et j’avais mis mes pieds dans des chaussures. Ce qui excitait leur cupidité, c’était quelques bijoux que j’avais conservés; comprenant leurs exclamations bruyantes, je détachai bien vite mes boucles d’oreilles, mes bagues, et je les leur jetai pour m’éviter toute brutalité au cas où ils n’auraient pu résister longtemps à l’impatience de les posséder. Ceux qui étaient le plus rapprochés de moi se ruèrent dessus avec avidité, au grand mécontentement des autres; ces derniers même paraissaient si exaspérés, qu’ils cherchèrent querelle aux premiers, et il s’en serait suivi probablement une lutte sanglante, si la voix du chef ne fût intervenue avec autorité; tout cela s’était passé en quelques moments. On me poussa ensuite sur le pont, je montai l’escalier qui conduisait sur la dunette; là, je retrouvai mes compagnons de captivité déjà enchaînés, et je m’assis auprès d’eux comme on me l’indiquait.