La mer était encore houleuse; de gros nuages noirs, dernières menaces de la tempête, couraient çà et là dans le ciel et allaient se confondre dans l’horizon ténébreux; il s’élevait du sein des flots une brume épaisse qui nous enveloppait du froid le plus glacial; le pauvre Caldera, ainsi désemparé, capturé, ressemblait à un ponton en révolte. Il régnait parmi nous un silence de mort, qu’interrompaient parfois les gémissements du matelot qui avait été atteint par la chute du mât de misaine. Ces poignantes émotions avaient tellement troublé mon esprit, que mille idées confuses se pressaient dans ma tête; j’éprouvais l’envie de pleurer, et mes yeux restaient secs. Je promenais sur chacun des captifs des regards désolés. Cette communauté de malheurs m’attachait à eux; je redoutais qu’on ne vînt à m’en séparer.

Pendant ce temps-là, les pirates, qui pouvaient être au nombre de cent, couraient en tous sens dans le navire, se livrant au pillage. Quelques-uns s’approchèrent de moi et me montrèrent mes compagnons attachés. Pensant qu’ils voulaient me lier aussi, je leur tendis les mains, mais ils me firent un signe négatif. L’un d’eux impatienté, me passa la lame froide de son sabre le long du cou, faisant le simulacre de me couper la tête; je ne bougeai pas; mon visage exprimait sans doute un morne désespoir, mais je n’avais pas une larme. Cette immense douleur me mettait à une si rude épreuve, qu’elle semblait déjà avoir tout anéanti, tout épuisé en moi. Voulant néanmoins les satisfaire, je leur tendis encore les mains afin qu’ils pussent me les lier, si telle était leur intention. Ils s’en emparèrent avec colère, puis ils recommencèrent à promener leurs doigts autour de mes poignets, cherchant à me faire comprendre ce que je ne pouvais deviner. Où voulaient-ils donc en venir? Leurs froides menaces étaient sans doute pour me démontrer qu’ils me les couperaient. Dès ce moment, toute l’horreur de ma position me fut révélée; j’inclinai ma tête sur ma poitrine, et je fermai les yeux. La vue seule de ces monstres suffisait pour donner le courage du martyre; j’attendais la mort non sans épouvante, du moins avec résignation. J’étais dans cette cruelle perplexité, lorsque je me sentis frapper sur l’épaule; c’était Than-Sing qui, touché de mon attitude, voulut calmer mes craintes: «N’ayez pas peur, me dit-il, ils veulent seulement vous effrayer pour que vous n’ayez aucune envie de détacher vos compagnons.»

On vint bientôt le chercher pour parler au chef des pirates. Than-Sing n’avait pas été enchaîné, mais il était prisonnier comme nous; il nous servit d’interprète ainsi qu’à ses compatriotes. Ce chef était un petit homme d’apparence grêle, et chose singulière, il avait l’air moins féroce que les autres.

Le capitaine Rooney fut interpellé devant lui; son attitude pendant cet interrogatoire fut calme et dédaigneuse; il était superbe de mépris devant tous ces hommes de sang. On lui demanda d’abord s’il était Anglais; Than-Sing, chargé de traduire la réponse, se souvint, alors, de la haine qui existait entre la nation chinoise et la nation britannique. Il répondit que le capitaine était Espagnol, et que l’équipage se composait d’hommes de différents pays. Le marchand chinois avait été heureusement inspiré en dissimulant l’origine du capitaine et des matelots, car le chef des pirates fit observer que si nous avions été Anglais, il nous aurait tous fait égorger sur-le-champ. Il s’informa du nombre d’individus qui étaient à bord, ainsi que des sommes d’argent dont pouvait disposer le capitaine; si j’étais la femme de M. Rooney. Than-Sing satisfit à toutes ces questions, et dit, relativement à ma personne, que j’étais Française, simple passagère et sans aucun parent ou ami en Chine. Cet excellent homme fit ressortir l’abandon dans lequel je me trouvais, afin d’éloigner de l’esprit des pirates l’idée de ne me rendre la liberté qu’au prix d’une forte rançon.

Le chef de ces bandits ordonna qu’on déliât les mains au capitaine Rooney, et celui-ci eut l’humiliation de l’accompagner dans une visite à l’intérieur du navire. Il se vit dans la nécessité de faire le compte exact des marchandises qui composaient le chargement du Caldera. Nos chambres furent dévalisées les premières; je vis passer mes bagages, qui allaient disparaître dans leurs jonques; je soupirai tristement en voyant ces voleurs de mer emporter avec mes malles des objets auxquels j’attachais un prix tout particulier: un de ces barbares tenait dans leur cage mes oiseaux mignons. Ces frêles petites créatures allaient peut-être, si elles n’offraient pas assez d’appât à la cupidité de ces monstres, mourir de faim, leur sort était aussi misérable que le nôtre. Nous devions la vie au généreux mensonge du marchand chinois. Mais les pirates pouvaient changer de résolution, et nous eussent-ils promis cent fois la vie sauve, nous ne pouvions pas nous appuyer sur leur perfide parole. Notre malheur, au contraire, semblait sans limites; il était parfaitement à notre connaissance que les mers de la Chine regorgent de cette écume des nations. Ceux-ci nous faisaient grâce; de nouveaux venus pouvaient nous disputer aux premiers et compromettre par ce motif même notre vie, dans une lutte horrible.

Je fus tirée de cette rêverie douloureuse par le retour du capitaine. Le chef des pirates venait de lui ordonner de faire lever l’ancre et de diriger le navire vers une baie voisine. Nos matelots furent, en conséquence, délivrés pour être employés aux manœuvres; avant d’en arriver là, on leur fit comprendre qu’au moindre signe de révolte de leur part, on nous égorgerait tous sans pitié: ces menaces étaient répétées à chaque instant. Quant à moi, que ma faiblesse condamnait à l’inaction, je fus laissée à la même place, en compagnie du matelot blessé, lequel souffrait cruellement. Le subrécargue et Than-Sing, quoiqu’on leur eût délié les mains, étaient restés inoccupés à cause de leur inexpérience des manœuvres.

A ce moment, un des bandits passait près de nous; il nous fit voir, avec les marques de la joie la plus vive, un paquet assez volumineux: c’étaient une forte somme d’argent, des bijoux et de l’argenterie. Il prit une fourchette, la retourna en tout sens, puis la porta à sa tête en me regardant, comme pour me demander si c’était un peigne de femme (on sait que les Chinois ne font pas usage de fourchettes). Son ignorance, qui, dans tout autre instant, m’eût semblée risible, ne me donna pas même l’envie d’un sourire, tant mes sens étaient plongés dans un accablement profond. Than-Sing me vint heureusement en aide, et se chargea de lui expliquer à quoi servait l’ustensile en question. Le pirate s’éloigna. Je me croyais débarrassée de sa présence, quand, revenant sur ses pas, il remplit une de ses mains de pièces d’argent qu’il mit sous mes yeux en étendant son autre main vers une jonque qui était amarrée au navire; je compris, à ces signes multipliés, qu’il me proposait de fuir avec lui. Thang-Sing, qui avait suivi du regard cette scène muette, eut encore pitié de ma détresse; il s’approcha de cet homme et lui dit quelques mots dans leur langage. Il le menaçait sans doute de dévoiler sa conduite au chef, car le pirate s’éloigna la tête basse et sans réplique.

La température s’était refroidie et était même devenue des plus glaciale. Nous étions trop peu couverts les uns et les autres pour ne pas ressentir cette brume humide qui nous enveloppait. Je dois dire ici que nos ennemis usèrent alors de quelque générosité à notre égard; plusieurs d’entre eux ramassèrent des lambeaux de vêtements qui traînaient sur le pont et nous les jetèrent pour nous en couvrir les épaules.

A ce moment, un bruit de chaînes se fit entendre, le navire ne marcha plus, l’ancre tomba dans la mer; devait-elle bientôt remonter ou s’enfonçait-elle à jamais dans le lit qu’elle se creusait au fond des abîmes? Dieu seul le savait!

CHAPITRE VI