Séquestration.—Le bon Chinois.—Une lueur d’espoir.—Nouvelle flottille de jonques.—Déguisement.—Plus de vivres.—Pirate père de famille.—Proposition de fuite.—Refus de l’équipage.—Fureur du capitaine Rooney.—Embarcation à la mer.—Désappointement.
Les dernières ténèbres fuyaient pour faire place à l’aurore. Le chef des pirates ayant terminé ses recherches sur les choses les plus précieuses, nous fit tous rassembler, après quoi il ordonna qu’on nous fit descendre à l’entrepont, cette nouvelle mesure nous causa une inquiétude affreuse; on nous escortait les armes à la main. Arrivés au pied du grand mât, le panneau fut ouvert, et nous descendîmes comme on nous l’intimait. Nos ennemis à ce moment avaient l’air des plus farouches, chacun de nous pensa qu’ils allaient décider de notre sort; nous nous assîmes, dans un morne silence, sur les ballots de marchandises; mais elles étaient en si grand nombre dans cet endroit que nous trouvâmes bien juste à nous caser. Peu après, plusieurs de ces pirates apparurent pour nous surveiller. Ils frappaient à chaque instant et sans motif, à coup de plat de sabre, les matelots. Je me serrais tout effarée contre le capitaine, lequel pouvait bien peu pour soutenir mon courage. Ces misérables regardaient les poignets de chacun, et une joie sauvage brillait dans leurs yeux en voyant la meurtrissure qu’avaient marquée les liens. Ils faisaient sans cesse tournoyer leurs sabres autour de nos têtes. Un mouvement se fit sur le pont; ils se retirèrent, nous laissant seuls, mais ils avaient eu le soin de boucher hermétiquement le panneau, de sorte que non-seulement nous étions plongés dans d’épaisses ténèbres, mais encore nous étouffions faute d’air. Ce supplice dura environ une heure. Au bout de ce temps, une voix amie parvint jusqu’à nos oreilles: c’était celle de Than-Sing qu’on avait séparé de nous. Il ouvrit ce panneau qui pesait sur nos têtes, et les rayons d’un soleil ardent vinrent bientôt inonder la nuit de notre prison avec un éclat tel, que nous restâmes comme aveuglés pendant quelques instants.
Comme on a pu le voir jusqu’à présent, le marchand chinois nous avait rendu de grands services; jusqu’au jour de notre délivrance, il devait être notre bon génie. Sa seule présence calmait nos terreurs, et le danger nous semblait moins menaçant dès que le vieillard ouvrait la bouche pour s’interposer entre notre faiblesse et la férocité de ses compatriotes. Son sang-froid ne se démentait pas un seul instant; quand il n’était pas à nos côtés pour nous consoler et ranimer notre courage, il employait son adresse auprès de nos ennemis pour nous épargner quelque nouvelle épreuve. Nous reprenions confiance à sa vue, et sa laideur disparaissait sous la calme sérénité de son visage; j’étais étonnée de trouver dans un homme de sa nation une bonté toute chrétienne.
Le chef des pirates avait décidé que tous nos hommes d’équipage travailleraient au pillage du navire. Nous supposâmes qu’un long débat, qu’une question de vie ou de mort avait dû être agitée relativement à nos personnes, pendant qu’on nous avait tenus enfermés. La Providence veillait sur nous, puisque, cette fois encore, on nous laissait l’existence.
Les pirates commencèrent par se gorger de la cargaison d’opium, qui était le fret de notre ami Than-Sing; le reste, consistant en riz, sucre, café, etc., fut l’ouvrage de nos matelots; mêlés au milieu de ces voleurs, ils passaient de main en main toutes les marchandises qui se trouvaient à leur portée; et, ces derniers, faisant la chaîne, les transportaient à leur tour, dans leurs joncques.
Dans cette nouvelle occupation, je fus comme oubliée, c’est-à-dire qu’on me laissa au milieu de mes compagnons qui m’engagèrent à rester à leurs côtés, ce que je fis en désespérée.
Au bout d’une heure, il y eut un moment de repos, les pirates donnèrent du biscuit et de l’eau à nos matelots. Ceux-ci me proposèrent de prendre part à leur repas, mais il me fut impossible de goûter à cette pâte dure et sèche. D’ailleurs, mon estomac, oppressé par tant d’émotions, était incapable de prendre quoi que ce fût. Je bus avec avidité de l’eau qu’on me présentait; depuis de longues heures, j’avais la poitrine en feu, et je souffrais cruellement de la soif.
A peu de temps de là, le capitaine Rooney et Than-Sing vinrent me chercher. Il était temps qu’ils fissent leur apparition. Plusieurs de ces bandits commençaient à tourner autour de nous d’une manière inquiétante. Ces cœurs généreux, au milieu de tant de périls, ne songeaient pas qu’à eux seuls; après en avoir fait la demande au chef, ils avaient obtenu de m’emmener dans une des chambres de la dunette pour m’y établir plus commodément. En passant sur le pont, je pus voir que nous étions près de terre, dans une immense baie entourée de collines verdoyantes. J’aurais joui de ce riant spectacle, si, en ramenant mes regards autour de moi, je n’avais été bientôt rappelée à toute l’horreur de ma situation. Le Caldera, déjà détruit par la tempête, n’était plus qu’un amas de ruines; les mats brisés étaient abattus en travers du pont, des débris de fenêtres et de portes gisaient çà et là, la boussole avait disparu; ces pillards par mesure de précaution avaient enlevé le gouvernail. Ils ajoutaient à cette scène de désolation leurs cris barbares. Saisie de vertige, je me laissai vivement entraîner à l’arrière. Là encore, tout était méconnaissable, ce qui n’avait pas été brisé comme les glaces, était jeté de tous côtés sur le plancher. Je ne sais si, à ce moment, j’avais bien ma raison; mais, ce que je puis dire, c’est que je souffrais mille morts. J’étais torturée moralement par les craintes les plus odieuses. J’essayais de combattre les angoisses que j’éprouvais, en me rappelant que les pirates s’étaient refusé de me lier les mains, ce qui me semblait témoigner de leur part une certaine déférence pour les femmes; mais il me revenait à l’esprit bien des histoires lugubres qu’on m’avait racontées et qui constataient la férocité de leur nature. Aussi, j’eusse préféré me jeter vingt fois à la mer que d’être victime de leurs brutalités; et à l’heure où j’écris ces lignes, on peut croire que si je raconte tout au long les souffrances que j’ai endurées, c’est que Dieu, dans sa paternelle sollicitude, n’a pas permis que de telles horreurs fussent ajoutées au nombre des épreuves qu’il me réservait. J’y eusse succombé; du reste tant le nombre des ennemis qui nous tenaient en leur pouvoir était considérable, le lendemain de notre capture, nous pouvions en compter amplement un mille. Je me reposais en proie à ces sombres préoccupations, sur un large divan en velours vert qui était resté dans une des chambres et qu’on n’avait pu faire sortir à cause de sa dimension. J’étais veillée par le bon Than-Sing et par le brave capitaine Rooney. Quant au subrécargue, homme à la figure fausse, il a montré tant de lâcheté dans cette affaire, qu’il ne mérite aucunement d’être cité.
Pendant toute cette journée, nos matelots n’eurent pas de relâche, ils travaillaient sous le sabre en poussant des gémissements, leur fatigue était grande; vers le soir, Than-Sing obtint pour eux qu’ils prendraient quelque repos; il parvint aussi à nous apporter une gamelle de riz cuit à l’eau. C’était tout ce qui restait de nos vivres: ils en mangèrent; quant à moi, de même que le matin, je ne pus rien prendre. Ces émotions successives me tenaient dans un état de fièvre qui m’ôtait toute idée de nourriture.
Nous avions obtenu de fermer toutes les portes; mes compagnons reposèrent dans la pièce voisine de celle où j’étais. Je passai une nuit comme les damnés seuls doivent en avoir; j’entendais les cris de ces hommes célébrant leur facile victoire, et les frayeurs de mon cerveau troublé ne me faisaient voir que poignards, incendies et scènes sanglantes. Voulant respirer un peu d’air, je me précipitai, toute haletante, vers une petite fenêtre qui donnait sur la mer, et j’apercevais à la clarté de la lune les forbans qui se partageaient le butin dans le plus grand tumulte. Ce spectacle était bien fait pour perpétuer mes affreuses visions.