Le jour vint. Il y avait à peine une heure que nos matelots étaient parmi les Chinois, lorsque nous entendîmes une rumeur qui n’était pas ordinaire. En effet, quelques-uns des nôtres vinrent à pas précipités, et nous dirent avec une voix troublée: «Les pirates se sauvent!... les pirates se sauvent!...» Une lueur d’espoir traversa en ce moment l’esprit de chacun de nous; nous crûmes un instant que nous touchions au terme de nos épreuves, car l’effroi subit des pirates nous semblait ne devoir être causé que par l’approche d’un steamer; mais nous fûmes trompés d’une manière bien douloureuse quand nous eûmes porté nos regards à l’horizon. Hélas! ce que nous avions cru être notre délivrance n’était, au contraire, qu’un accroissement à nos maux. Il n’y avait plus à en douter; au loin une nouvelle flottille de jonques se dirigeait à toutes voiles vers nous. Pendant l’espace d’un quart d’heure, où nous fûmes seuls sur notre navire, le bon Than-Sing nous expliqua que les petites jonques fuyaient devant les grandes, et que, s’il n’en était pas ainsi, les pirates se livreraient combat entre eux. Les nouveaux ennemis qui nous arrivaient étaient donc plus redoutables que les premiers. Qu’allaient-ils faire de nous? Nous étions là, sans espoir, attendant le poignard, la hache ou le sabre qui devaient nous frapper peut-être; nous comptions les minutes qui s’écoulaient, et mes yeux ne pouvaient se détacher de la vue des jonques qui rapprochaient nos bourreaux; je sentais une pâleur livide me couvrir le visage; ce n’était pas la peur de la mort elle-même qui me rendait faible en ce moment, mais celle des horreurs de toute nature dont je pouvais être la victime. «Capitaine, dis-je, j’ai peur, oh! bien peur! Ne pourriez-vous pas me faire changer de costume? Voyez ma robe! et ces monstres qui vont venir! je voudrais être vêtue comme vous. Que faire? Ayez pitié de moi.» Le capitaine Rooney me regarda avec compassion. «Oui, vous avez raison, me dit-il, attendez.» Et il me présenta un double pantalon qu’il avait sur lui; puis, il me donna une chemise et une jaquette en toile de Chine. Je rentrai dans une cabine où je me débarrassai de ma robe, seul vêtement qui me restât, et je m’habillai à la hâte; un des matelots me donna sa casquette, sous laquelle je dissimulai le mieux que je pus ma chevelure. Une seule épingle à cheveux me restait encore, et des souliers dans lesquels mes pieds étaient nus.
A peine avais-je fini d’opérer cette transformation que des cris partant de toute part nous annoncèrent l’approche de nos nouveaux ennemis. Ils montaient à l’abordage. Pendant ce temps-là les autres jonques, plus petites que les nouvelles, fuyaient à leur approche, comme des sauterelles effarées qu’on aurait surprises dévastant un champ de blé; nous nous réfugiâmes dans l’une des chambres de l’arrière. Le capitaine avait ordonné à ses hommes de se grouper de manière à me cacher aux premiers regards de l’ennemi; lui-même me masquait de sa personne, et Than-Sing se tenait à mes côtés. Il y avait bien en ce moment une quarantaine de jonques autour du Caldera. Chacune portait de vingt à quarante hommes, et les plus grandes avaient dix ou douze canons.
Chaque jonque a un chef qui commande despotiquement à une troupe de ces forbans, enrôlés sous l’étendart du vol et de l’assassinat. Les pirates qui infestent les lointains parages de la Chine ont pullulé d’une telle sorte dans cet empire de quatre cent millions d’âmes qu’ils exercent impunément leurs actes de brigandage. Il arrive même souvent qu’ils se pillent et se tuent entre eux dans des combats à coups de canons, où la victoire reste avec le butin à ceux qui ont les jonques les mieux armées. Comment peut-il en être autrement dans ce pays, qui n’a pas la moindre marine organisée pour les détruire?
Nous étions réfugiés, ainsi que je l’ai déjà dit, dans une des chambres du fond; comme une digue rompue, en un instant un torrent de ces barbares s’abattit sur notre navire. Les premières jonques n’ayant pu emporter qu’une faible partie du chargement, les nouveaux pirates faisaient encore une bonne prise avec ce qui restait de marchandises; ils s’occupèrent donc à piller la cargaison sans paraître prendre garde à nous. L’appât du butin semblait seul captiver leur attention. Celles de leurs jonques qui étaient suffisamment chargées se détachaient des autres, et faisaient voile vers les côtes pour transporter leur prise dans des villages qui leur servaient de repaire. Tous ces misérables semblaient également animés du même esprit de destruction. Ainsi, dans le but d’emporter le plus de choses qu’ils pouvaient, ils brisaient tout avec une rage insensée; ils démolissaient à coups de hache les parois des cabines; dans la dunette, les parois volaient en éclats; le cuivre, le fer et le plomb étaient arrachés des panneaux et des portes enfoncées. Ils étaient parvenus à enlever le divan en velours vert qui avait été épargné jusqu’alors, à cause de sa grandeur; les planchers étaient jonchés de débris de thé, de café, de sucre, mêlés à des morceaux de biscuit, etc. L’indifférence qu’ils nous témoignèrent tout d’abord, ne dura pas longtemps. Il nous fallait à tout moment montrer la doublure de nos poches pour leur prouver que nous ne leur dérobions rien; la foule de ces monstres fut un instant tellement compacte en se ruant sur nous, qu’ils faillirent nous étouffer. La seule robe qui me restait lors de leur arrivée, et que j’avais essayé de cacher, me fut enlevée comme tout le reste. Than-Sing ayant quitté un instant ses souliers, ils lui furent dérobés en un clin d’œil, ce qui chagrina fort le pauvre homme; ces chaussures étaient confectionnées à la mode de son pays. Un matelot parvint tant bien que mal, un peu plus tard, à lui en arranger une paire avec des morceaux de cuir qu’il découvrit dans des débris de toutes sortes.
Notre position au milieu de ces hommes dénaturés était horrible; aussi l’égarement se peignait-il sur nos physionomies. Mon costume n’avait pu les tromper; ma figure, sur laquelle la douleur était empreinte d’une manière si profonde, leur divulgua sans doute mon sexe, car ils me considéraient avec une curiosité avide.
Plusieurs d’entre eux nous demandèrent d’un air railleur si nous pensions toujours aller à Hong-Kong; comme nous restions silencieux et abattus, ils se mettaient alors à rire avec des éclats bruyants. Quelques-uns, aux regards cruels et féroces, s’approchaient de nos matelots et faisaient le simulacre de leur couper la tête. Mourante de frayeur, je me faisais aussi petite que possible en me blottissant au plus épais de mes compagnons. A quoi tenait notre existence au milieu de ces êtres sans pitié et sans loi? Qui sait ce qui serait arrivé à la première goutte de sang, ne fût-elle tombée que d’une égratignure?
Cette avalanche humaine vint pourtant à s’éclaircir. Vers le soir de ce même jour, nos matelots, à moitié morts de fatigue, se plaignirent amèrement de la faim. Il nous vint un secours tout à fait inattendu. Parmi ces pirates, il y en avait un qui semblait avoir quelque pitié pour nous, il apparaissait de temps à autre et nous considérait en silence, puis il se plaisait à nous montrer dans l’une des jonques sa femme et ses enfants. Nous prêtâmes involontairement quelque attention aux êtres qui lui étaient chers. Ce pirate, père de famille, voulut alors nous témoigner le plaisir qu’il en ressentait, car, au moment où nous déplorions notre dénûment, il nous apporta du riz et une marmite pleine d’un ragoût arrangé à la mode chinoise; ce mets était surtout remarquable par une sauce jaune comme du safran. Nos matelots, peu habitués aux douceurs du confortable, s’en régalèrent. Il n’y eut que moi qui y touchai du bout des lèvres; il me fut impossible d’en avaler deux cuillerées; je lui trouvais une saveur capable de provoquer les vomissements. Je mangeai un peu de riz pour calmer les atroces douleurs d’estomac que je commençais à ressentir.
Than-Sing, depuis un instant, causait avec cet honnête brigand, quand il vint nous dire, à notre grande surprise, qu’il lui proposait, moyennant une forte somme d’argent, de nous faire évader; une telle proposition ne pouvait avoir d’autre effet que d’être bien accueillie. Le capitaine, par l’entremise de Than-Sing, convint avec cet homme du prix de notre liberté, du lieu où nous déposerait la jonque et où il toucherait la rançon. Ce devait être à Hong-Kong. Ce projet arrêté, il s’éloigna en promettant de nous avertir quand l’heure propice à notre fuite serait arrivée.
L’imagination fait de si rapides progrès dans un moment critique, que je me laissai aller à croire que nous allions être sauvés. Aussi, je portais, malgré le mal éprouvé déjà, des regards reconnaissants sur cette jonque amarrée près de nous. J’examinais d’un œil avide tout ce qui s’y passait, et je voyais sous les derniers rayons d’un beau soleil couchant des enfants jouer, courir, se chamailler; des femmes chinoises, des femmes pirates je devrais dire, qui faisaient l’office des matelots, en s’employant aux manœuvres. Deux d’entre elles portaient un jeune enfant sur leur dos dans un sorte de sac d’étoffe, ce qui ne les gênait pas le moins du monde pour grimper comme des chats, partout où elles étaient utiles. Les têtes nues de ces enfants, que les mères portent ainsi jusqu’au jour où ils peuvent marcher, ballottaient, allaient, venaient de tous côtés, que cela faisait peine à voir. Mais peut-on rien changer aux coutumes? Cette habitude semi-barbare, ce qu’il y a de certain, ne les empêche pas de croître, et encore bien moins de multiplier. J’achevais à peine ce raisonnement en moi-même, qu’un de ces bambins se laissa choir par-dessus le bord. Malgré moi, je jetai un cri. Inutile de dire qu’il fut bien vite retiré de l’eau. Je pus voir alors que cet enfant avait des petites vessies remplies d’air attachées à ses vêtements. Les parents prennent ces précautions afin que s’ils viennent à tomber dans l’eau, ils n’aillent pas si vite au fond.
Or, cette jonque sur laquelle, à tort ou à raison, nous avions quelque espoir, prit le large.