Avions-nous été l’objet d’un jeu cruel? ou bien éprouvés traîtreusement? C’est ce que nous ne pûmes savoir. Toujours est-il, que nous ne revîmes pas notre pirate. Nous finîmes par croire qu’il avait été retenu par la crainte de voir sa trahison découverte, ou d’être rejoint dans le cours de l’évasion par les autres jonques. Il avait pensé peut-être aussi que la somme qui lui était offerte ne compensait pas suffisamment le danger de mort auquel il s’exposait en nous tirant des mains de ses complices.
La nuit étant tout à fait venue, les jonques se détachèrent peu à peu des flancs du Caldera et gagnèrent le large. Il n’était pas probable qu’il en revînt en aussi grand nombre, car, de retour dans les villages, elles ne manqueraient pas d’annoncer que notre navire était complètement vide de sa cargaison.
Leur départ nous laissait la perspective d’une nuit plus calme que les précédentes; mais, d’un autre côté, nous restions sans ressources sur notre navire délabré. Qu’allions-nous devenir? Au loin, devant nous, était Macao, on en voyait la direction entre deux montagnes; que de désespoir à cette vue! La vie était là, si près de nous, et nous ne pouvions rien pour notre salut. Quand même nous eussions essayé de lever l’ancre et de laisser dériver au hasard le navire dépouillé de sa mâture, toutes nos chances ne nous permettaient que d’échouer sur la côte. Pour échapper aux angoisses nouvelles que nous ressentions, nous fîmes nos préparatifs afin de prendre quelque repos, c’est-à-dire que chacun s’étendit tant bien que mal sur le plancher, assez près les uns des autres, de manière à être tous debout à la moindre alerte. Mes compagnons me réservèrent un mauvais banc que les pirates avaient dédaigné, et sur lequel je m’étendis à mon tour avec résignation.
Quel tableau! une mèche fumante brûlait dans un peu de graisse et jetait des lueurs blafardes sur toutes ces figures amaigries par la souffrance. Cette chambre, si fraîche et si coquette quelques jours auparavant, avait maintenant l’aspect d’un de ces hideux caveaux des Mystères de Paris. Tous ces matelots avec leurs costumes salis et souillés par le travail, aux teints hâlés, aux mains rudes et noires, étaient navrants à voir; et quand je pense que je ne faisais aucun contraste avec ces hommes par les vêtements dont j’étais vêtue; par le danger qui me tenait rivé sous sa griffe, comme eux, j’avais un pied dans la tombe. Voyant chacun s’endormir peu à peu, je restai seule à songer aux chances horribles de ma destinée. Je cherchais dans mes souvenirs quelle faute j’avais pu commettre pour endurer de telles épreuves; je fouillais ma conscience, je creusais mon esprit pour en trouver qui valût mes souffrances; je ne voulais pour douter de la bonté divine.
Il pouvait être dix heures du soir; les bruits du dehors s’apaisaient peu à peu, et malgré moi, je me sentais agitée par mille pensées diverses. Je ne comprenais pas alors que des hommes pussent dormir sans songer davantage à leur salut. J’éprouvais comme une surexcitation nerveuse; je me levai et me dirigeai en silence vers le pont, en passant à travers les débris qui m’arrêtaient à chaque pas. Là, je m’appuyai le long du bord. Nous étions seuls! La mer ne faisait pas entendre le plus léger bruit; elle étincelait comme un miroir d’argent sous les pâles rayons de la lune. Cette calme solitude me fit une émotion telle que toutes les fibres de mon cœur furent émues. Je rentrai à l’intérieur de la dunette et j’appelai à voix basse le capitaine. Il n’était qu’assoupi, car il tourna vivement la tête de mon côté. Je l’engageai à me suivre sur le pont, ce qu’il fit aussitôt, assez étonné de mon air mystérieux. Quand nous fûmes là, nous nous arrêtâmes pour écouter un bruit de voix qui venait de l’avant. C’était une petite jonque dont les pirates étaient encore occupés à prendre les débris du chargement. Le capitaine se pencha par-dessus le bord pour calculer les hommes qu’elle contenait; ils pouvaient être huit à dix. Après cet examen il resta silencieux. Il paraissait réfléchir. Etonnée de son silence, je l’entraînai vers la grande embarcation qui occupait le milieu du pont, et, la lui montrant, je lui dis: «Eh bien! capitaine, vous laissez dormir vos hommes!» Il me regarda, cherchant à lire l’intention que j’attachais à mes paroles. Je repris aussitôt: «Voulez-vous donc attendre patiemment la triste fin qui nous est réservée, en ne faisant rien pour échapper aux mains des pirates? Je ne suis qu’une femme, moi: eh bien! j’aimerais mieux aller au-devant de la mort et tenter quelque chose pour mon salut, que de l’attendre ici du poignard ou de la faim. Nous ne sommes qu’à vingt milles de Macao; cette embarcation peut tous nous contenir; une fois en mer, il est peu probable que les pirates, gorgés comme ils le sont, épient notre fuite ou essayent de nous atteindre. Partons! fuyons! capitaine, je vous le demande à genoux.
Il se pencha de nouveau par-dessus le bord, puis me faisant signe de le suivre, il rentra dans l’intérieur de la dunette où les autres semblaient dormir profondément. «Holà! dit-il, que tout le monde se lève!» Il communiqua alors ses intentions; car, dans ce moment suprême où il fallait risquer sa vie, il ne pouvait guère donner des ordres. Au premier mot qu’il dit pour dévoiler le plan de l’évasion, les matelots se resserrèrent les uns contre les autres, avec un air d’improbation et de désobéissance. Cette marque d’hésitation mit aussitôt le capitaine en fureur; et, s’adressant surtout au subrécargue et à son second: «Vous n’êtes pas des hommes, leur dit-il, et vous devriez rougir en voyant une femme, la première, vous donner l’exemple du courage: oui, la première, elle a pensé à braver la mort qui nous attend, en voyant dans une fuite quelque chance de salut; et vous, vous hésitez, vous tremblez comme des lâches! car je vois la peur dans tous les yeux. Non, je le répète, vous n’avez pas l’énergie d’une femme!»
Je dois dire ici quel était le plan d’évasion du capitaine Rooney. Il venait de proposer à son équipage de sortir sur le pont et de tenter, par la surprise, de se rendre maître de la jonque en égorgeant les huit Chinois qui s’y trouvaient. Alors, sans perdre de temps, la mer nous favorisant, nous faisions voile sur Macao, où il nous était possible d’arriver la nuit, selon toutes ses prévisions.
Je me gardai bien de dire une parole qui fût une approbation au milieu de ces débats sinistres; mon rôle, en cette circonstance, devait être simplement passif, afin que ces hommes ne pussent croire que j’avais proposé ou applaudi à une tentative de meurtre. Leur réponse au capitaine me fit voir qu’ils m’accusaient d’avoir eu cette idée sanguinaire; et, pourtant, je certifie que ce genre de coup de main ne m’était pas venu à la pensée. Le capitaine ne m’avait pas fait part de ses projets; mais il n’avait pas douté de mon courage, puisque, la première, je lui avais donné l’idée de fuir. Il avait donc jugé à propos de me citer en exemple afin de leur faire honte.
Le subrécargue prit la parole en me jetant un regard de reproche et de menace tout à la fois. «Capitaine, dit-il, cette femme est folle, sans doute, et si elle a pu vous conseiller une pareille témérité, vous trouverez bon que nous vous refusions notre aide; cette tentative loin d’avoir le succès que vous en attendez, il pourrait se faire, au contraire, qu’elle tournât contre nous, parce qu’il est plus que certain que nous serions surpris en mer avant le jour par les pirates, et cette fois nous n’obtiendrions pas quartier d’eux; ils devineraient facilement d’où nous vient la possession de leur jonque maudite.» Ces raisons, qui combattaient le plan du capitaine, étaient justes; aussi parurent-elles le convaincre; il proposa alors d’exécuter en partie le projet d’évasion qui pouvait nous faire conquérir la liberté. Il s’agissait de démarrer l’embarcation et de la débarrasser de la charge de charbon de terre dont elle était remplie jusqu’à moitié. En ce moment, et comme pour favoriser notre fuite, la dernière jonque qui était à l’avant du navire s’éloigna et gagna le large; nous étions donc seuls pour la première fois depuis le commencement de notre captivité, et nous pouvions travailler avec plus de sécurité à notre délivrance. Pendant que tous les hommes se livraient à ce travail, je montai sur le pont de la dunette, et là je me mis à chercher dans les débris de toutes sortes qui gisaient à cette place; la lune brillait dans son plein, elle me permit de découvrir quelques-unes de mes lettres, toutes maculées et déchirées; je les ramassai en poussant un douloureux soupir, et les serrai pieusement sous mes habits, j’allai ensuite au milieu de mes compagnons. L’embarcation fut bientôt débarrassée de la charge de charbon qui l’encombrait. Mais les craintes du capitaine n’étaient que trop réelles; on s’aperçut que plusieurs planches étaient disjointes et qu’elle ne pourrait tenir la mer. Le désappointement fut grand; on redoubla néanmoins d’activité; on ferma tant bien que mal ces trous, ces fissures qui s’opposaient à nos projets. Enfin, après un travail des plus opiniâtres, au moyen de fortes poulies, on parvint à hisser la chaloupe le long du bord. Un bruit sourd s’ensuivit; elle touchait la mer. Nous étions tous penchés sur le bastingage; la moitié du corps en dehors du navire, nous plongions nos regards avec une anxiété fébrile dans le fond noir de ce grand canot, demandant à Dieu qu’il ne nous abandonnât pas. Dix minutes s’étaient à peine écoulées, que la voix du capitaine résonna comme un glas à nos oreilles; il articula d’une voix sourde: «C’est impossible!» Et c’était en effet impossible. L’eau, qui avait pénétré d’abord lentement, monta peu à peu et remplit la barque à moitié. Chacun se retira en silence: les grandes souffrances ne s’expriment pas. J’allai de nouveau m’étendre sur le banc où, deux heures avant, j’avais cru à la possibilité de notre salut. Il fallait remettre au lendemain l’espoir de nous sauver.
Le lendemain était le 10, les matelots se mirent à l’œuvre avec ardeur. Cette embarcation nécessitait un travail de huit à dix heures au moins, pour la rendre propre à notre fuite; encore fallait-il que nous ne soyons point assaillis, comme dans la journée précédente, par de nouveaux pirates. Une partie du jour se passa sans que nous aperçussions la moindre voile; c’était presque du bonheur de nous voir ainsi isolés. Nous parcourions en tous sens le Caldera, qui n’était plus qu’un amas de décombres. Ce malheureux navire, vidé jusqu’à la cale, avait un aspect hideux et misérable, et son délabrement faisait mal à voir: il n’y avait pas un mètre carré où l’on pût mettre les pieds.