Comme tous les agrès de la chaloupe avaient été enlevés, on fut obligé de les remplacer par de longs bambous qu’on parvint à découvrir dans la cale; à l’aide de cordes, on adapta à ces mêmes bambous des planches destinées à faire le service des avirons. Des morceaux de toile furent ramassés, taillés et cousus ensemble pour faire une voile; tout marchait au gré de nos désirs; la nuit était venue. Nous allions enfin partir, lorsque nous aperçûmes deux jonques venant à pleines voiles dans notre direction; elles eurent bientôt abordé; nous nous réfugiâmes au plus vite dans nos cabines, après avoir fait disparaître, autant que possible, toutes traces de nos préparatifs. Les pirates qui débarquèrent vinrent d’abord s’assurer de notre présence; plusieurs d’entre eux, portant des lanternes, nous les passèrent devant le visage, comme s’ils cherchaient quelqu’un. L’inquiétude fit place à la terreur, lorsque arrivés à moi, qui m’étais cachée derrière tous les autres, ils parurent joyeux et satisfaits. L’un d’eux me fit signe de me lever; je les regardais avec les yeux hagards, mais sans faire un seul mouvement. Un autre, que mon inertie irritait sans doute, fit tournoyer son sabre autour de ma tête. Ce geste menaçant ne pouvait qu’augmenter mon effroi, et je ne sais ce que je serais devenue, si, à ce moment, un grand cri ne se fût fait entendre et ne fût venu attirer leur attention..... Ce cri provenait d’un des leurs qui s’était laissé choir à fond de cale par l’ouverture de l’entrepont laissée ouverte. Les matelots qui se trouvaient les plus rapprochés de cet endroit se hâtèrent d’aller le retirer; ils le rapportèrent sur le pont à moitié mort. Cet incident détourna l’intention qu’avaient les pirates de s’emparer de ma personne, car ils ne donnèrent pas suite à leurs menaces; ils se contentèrent de faire une perquisition à l’intérieur. Cependant, nous n’étions pas encore au bout de nos alarmes; un matelot accourut tout effaré. Plusieurs de ces maudits barbares, sous prétexte d’éclairer leurs recherches, promenaient, de côté et d’autre dans l’entrepont, des torches enflammées, et cela avec une indifférence qui marquait bien leur intention cruelle; les étincelles volaient autour d’eux sur toutes choses inflammables, et elles auraient certainement suffi à mettre le feu au navire, si nos matelots ne s’étaient hâtés de les suivre, en jetant de l’eau pour les éteindre à temps. A notre grande joie, ils finirent par s’éloigner.
Quand ils furent à une assez grande distance, on se mit de nouveau à l’œuvre; les agrès furent disposés dans la chaloupe; elle faisait encore eau par certains endroits, mais il n’y avait plus à reculer. Personne, du reste, en ce moment solennel, n’éprouva la moindre hésitation; il ne s’éleva aucune objection à l’encontre de cette entreprise hasardeuse. Chacun s’en remettait à la grâce de Dieu et acceptait d’avance, comme une des plus douces fins de sa triste existence, la chance d’être englouti au sein de cette mer lointaine, plutôt que de rester exposé à mourir lentement dans les tortures de la faim, ou violemment du sabre des pirates. Cependant, l’aspect du temps ne pouvait que nous ébranler dans nos résolutions, si l’espoir de recouvrer la liberté eût été moins vivace dans nos cœurs; en effet, le ciel, qui, depuis la dernière tempête, avait gardé la plus grande sérénité, s’était peu à peu chargé de nuages; le vent, qui jusqu’alors nous avait été propice, soufflait maintenant en sens contraire et venait debout. La mer, comme si elle s’opposait à nos projets, fouettait contre le Caldera ses vagues, qui semblaient autant de barrières impossibles à franchir. Le capitaine, à ces signes de mauvais augure, hochait encore la tête; mais notre décision était irrévocable. On procéda à l’embarquement; il était difficile d’atteindre la chaloupe; le navire tirant beaucoup moins d’eau par suite de la prise de son chargement, s’était haussé, de sorte qu’il existait une distance énorme entre le pont et le canot. Aussi fallut-il avoir recours à des cordes avec lesquelles on nous lia, le matelot blessé et moi, afin de nous faire descendre sans accidents; les autres, ayant l’habitude des manœuvres, se laissèrent glisser le long du bord, et bientôt nous nous trouvâmes réunis au nombre de vingt-deux, prêts à gagner la pleine mer.
Le capitaine se mit à la barre; le subrécargue, le marchand chinois, le matelot malade et moi, nous nous assîmes près de lui. Comme nous avions vent debout, il fallut renoncer à hisser la voile; dès les premiers coups de rames, les matelots s’aperçurent qu’ils auraient à lutter. Des lames courtes et serrées, poussées par des courants, s’opposaient à notre marche. Un moment, je tournai les regards vers le Caldera; sa noire silhouette semblait grandir à mesure que nous nous en éloignions; elle se projetait dans le sillage de la chaloupe comme un bras immense toujours prêt à nous ressaisir. Haut de bord sur les flots, notre navire avait l’aspect sinistre d’un immense mausolée destiné à renfermer tous les malheureux égarés sur cette mer funeste. Hélas! nous fûmes impuissants à le fuir. Ces avirons improvisés rendaient le plus triste service. A cause de leur mauvaise forme, ils n’avaient aucune prise dans l’eau. Les vagues, en outre, entraient à profusion au point que quatre hommes suffisaient à peine à rejeter l’eau à mesure qu’elle pénétrait; le froid d’un vent glacial commençait à nous engourdir. Nous fîmes jusqu’à trois milles dans ces tristes conditions; enfin, après quatre heures de tentatives vaines, d’efforts surhumains, les matelots déclarèrent que leur état de faiblesse ne leur permettait pas de faire davantage pour le salut commun; c’était un arrêt du ciel: le Caldera, que nous avions abandonné, nous forçait, pour ainsi dire, à revenir à lui. Devions-nous donc finir nos jours sur ce navire maudit? «Retournons!» dit le capitaine d’une voix rauque; et l’accent qu’il donna à ce seul mot disait assez qu’il se regardait comme vaincu par la fatalité. «Eh bien! retournons, capitaine, lui répondis-je; après tant de souffrances, la mort ne peut qu’être douce.» Le courant, qui était le seul obstacle à la réussite de notre entreprise, nous entraîna donc en peu de temps vers notre point de départ et nous colla contre les flancs du Caldera, que nous avions cru quitter pour toujours. La corde qui avait servi à nous descendre pendait le long du bord; les matelots y grimpèrent avec agilité, et, parvenus sur le pont, nous jetèrent de nouveaux cordages à l’aide desquels, après mille difficultés, on nous hissa, le matelot malade et moi.
Lorsque je me retrouvai sur ce plancher de malheur, je fus prise d’un vertige, mes yeux se fermèrent, et je tombai lourdement; la vie s’échappait en moi, épuisée, comme je l’étais, par la douleur et les tortures de la faim. Mon évanouissement dura assez longtemps; en rouvrant les yeux, je me vis étendue sur mon banc, enveloppée de quelques morceaux de voiles. Chacun de ces hommes, pour me couvrir le corps et me rendre un peu de chaleur, s’était défait d’un vêtement; comme il n’y avait que de l’eau, ils m’en offrirent; ils me prodiguèrent tous les soins qu’ils purent pour me rappeler à la vie: il m’eût été si doux pourtant de mourir ainsi! Tous mes compagnons rangés autour de moi me considéraient avec compassion; à travers la lumière enfumée, je vis quelques-uns de ces hommes rudes verser des pleurs; ma vue réveillait peut-être chez eux le souvenir d’une mère, d’une sœur, d’une femme ou d’une fille, enfin de quelque être qui leur était cher. Des larmes brûlantes coulèrent de mes yeux, car moi aussi je pensais à ma famille, à la France que je n’espérais plus revoir.
Tout retomba bientôt dans le silence; on se groupa sur le plancher de la petite chambre, et chacun s’y étendit de nouveau, attendant, dans un repos sinistre, le réveil du lendemain.
Ce lendemain était le 11; lorsque je m’éveillai, le jour commençait à poindre; j’avais dormi quelques heures, et ce court sommeil avait momentanément effacé le souvenir de mes souffrances. Mais je fus bientôt rappelée à l’affreuse réalité; à peine avais-je les yeux ouverts, que j’aperçus, à quelques pas de moi, plusieurs de ces hideux Chinois armés de sabres et de pistolets. Than-Sing discutait au milieu d’eux: il paraissait dans la plus vive agitation. Il y en avait un qui commandait les autres, car il me désignait du doigt. Je considérais cette scène avec stupeur, mais sans tressaillement de crainte, de longs jours de jeûne et de si poignantes émotions commençaient à me faire perdre le sens de ce qui se passait autour de moi. Than-Sing interpella le capitaine Rooney, en lui disant: «Le chef que voici veut vous prendre, ainsi que la dame française et moi, pour nous emmener à Macao; là, il espère tirer de nous une bonne rançon.» Ce dernier, comprenant que cette demande du chef des pirates équivalait à un ordre, ne répondit que par un signe d’acquiescement. Aussitôt je fus saisie, secouée, entraînée sur le pont. Je n’essayai même pas de me défendre contre cet enlèvement subit, parce que, je le répète, ma raison, cette fois, se trouvait comme ébranlée. Than-Sing dut obéir le premier; une mauvaise échelle qui faillit se rompre au milieu servit à nous descendre. Arrivée sur la jonque, je levai la tête sur le Caldera pour voir si notre capitaine nous suivait; mais je restai foudroyée d’étonnement; les pirates, après s’être laissé glisser vivement à leur tour, par une manœuvre habile, poussèrent au large sans prendre le capitaine Rooney. Ce qui se passa dans mon être, en présence de ce coup inattendu, est inexprimable à dépeindre. A mon départ, j’avais été recommandée aux soins de ce courageux marin; dans le malheur qui nous accablait, il avait veillé sur moi avec une touchante sollicitude. Lorsque je me vis séparée de mon unique protecteur, que je me vis seule au pouvoir d’hommes barbares, d’assassins redoutés pour leurs cruautés, je ne comprends pas, à l’heure qu’il est, comment je ne succombai pas à tant d’épreuves; ne devais-je pas me croire perdue, entièrement perdue? Je levai les bras vers mes compagnons d’infortunes, en signe d’adieu éternel, et je pus voir encore le capitaine Rooney. Penché sur le bord, il nous suivait du regard; sa consternation, ou plutôt son désespoir paraissait grand, car il s’écriait avec des gestes désespérés: Emmenez-moi! prenez-moi aussi! Et tout à coup, comme s’il comprenait l’inutilité de ses efforts, il se cacha le visage dans les deux mains; il pleurait peut-être?... Je lui fus toujours reconnaissante de cet élan de pitié!
Il est peu de peuples, je crois, où la lâcheté, la fausseté, la cupidité, la cruauté soient plus dominantes que chez les Chinois: les sauvages, sous ces différents points, ont leur excuse, eux; car, s’ils se rapprochent de la bête par leurs instincts, c’est que Dieu a voulu qu’ils fussent marqués du sceau de l’ignorance. Tandis que la Chine, entachée comme elle l’est dans ses mœurs perverses et vicieuses, a possédé au plus haut degré la civilisation; elle a porté la lumière quand nous étions encore dans les ténèbres. Cette décadence m’autorise à faire ici quelques remarques judicieuses sur leur caractère.
Le Chinois, vil par nature, parle très-haut et très-fort quand il sait qu’il est soutenu. Dans un moment difficile, il n’attaquera jamais son adversaire en face, parce que la bravoure est un vain mot pour lui, et qu’il ne sait pas ce que c’est que d’affronter un véritable danger. Ce qu’il aime, avant tout, c’est un meurtre, une torture isolée, dont il peut se repaître; une preuve à l’appui, c’est le plaisir qu’ont les Chinois en général à tourmenter les animaux. On sait, en outre, qu’ils ont droit de vie et de mort sur leurs enfants. Les nouveau-nés, soit parce qu’ils sont malingres ou chétifs, sont souvent étouffés ou jetés à l’eau, ou, ce qu’il y a de plus affreux encore, égorgés et laissés à l’abandon sur un fumier où ils pourrissent. On rencontre les pauvres créatures dans une rue, sur une place, au milieu d’un champ, quelquefois à moitié rongées par la voracité des chiens, des chats, des corbeaux, des porcs, lesquels sont toujours à l’affût d’une telle proie. C’est surtout les filles que l’on sacrifie ainsi; les garçons à leur entrée dans le monde sont au contraire salués d’une bienvenue; car le devoir d’un fils est de donner aide et protection à son père lorsqu’il devient caduc.
Ceci a un côté moral qui ne manquerait certainement pas d’éloges, si les mœurs et coutumes des Chinois sur leurs enfants en général pouvaient être compensées.
Désormais la proie de ces monstres, et connaissant à fond leur barbarie, ne devais-je pas me considérer entièrement perdue?