La jonque fuyait toujours!
Quelques minutes s’étaient à peine écoulées, lorsqu’on nous fit entrer dans une petite cabine qui servait de chambre au capitaine des pirates, lequel avait l’air tout joyeux de notre capture. Il apprit à Than-Sing que le capitaine Rooney allait être dirigé sur Hong-Kong ou Macao; que, là, il devrait traiter de sa rançon et de la nôtre, mais qu’il ne nous relâcherait que s’il trouvait la somme de notre rachat suffisante. Il ajouta que, dans sept ou huit jours, nous rencontrerions la jonque avec laquelle il s’était donné rendez-vous; jusque-là, il nous fallait demeurer en otages.
Peu de temps après, on nous fit remonter sur le pont. Je jetai les yeux avec anxiété autour de moi pour voir si j’apercevrais encore notre navire; mais nous en étions déjà fort éloignés, il avait disparu. Parvenus à l’arrière, deux Chinois enlevèrent un panneau en bois de la dimension de deux pieds carrés, servant d’entrée à un petit réduit, dans lequel on nous enjoignit de descendre. Que l’on juge des tortures nouvelles qui nous étaient réservées: dans cet étroit espace, il nous était impossible de nous tenir debout; nous nous assîmes, nos têtes touchaient au plafond; nous essayâmes de prendre une position meilleure en nous allongeant tout de notre long, à peine avions-nous de quoi étendre nos jambes. Le panneau étant ouvert, toute la lumière du jour entrait, et nous voyions le ciel; une fois notre prison fermée (ce que l’on fit un instant après que nous y fûmes), nous n’avions de jour que par une lucarne de huit pouces carrés, qui donnait sur l’endroit où se mouvait le gouvernail; pas un souffle d’air n’y parvenait, à moins que l’on n’ouvrit la trappe, et ce soulagement semblait ne pas devoir nous être souvent accordé.
Je fis quelques questions à Than-Sing sur les projets de nos ennemis; il me dit qu’il ne fallait croire à aucune de leurs paroles; il fallait que le digne homme fût bien désespéré pour mettre aussi peu de précautions à me préparer à toutes les catastrophes. Il y avait tout au plus une demi-heure que nous étions là, lorsqu’un bruit sourd retentit au-dessus de nous; Than-Sing et moi nous nous regardâmes avec quelque surprise, ce bruit devenait plus distinct, on semblait clouer le panneau qui nous recouvrait; une pâleur livide me couvrit le visage. Sans nous dire un mot, la même pensée nous était venue à tous deux: c’était notre tombeau que les pirates fermaient en ce moment! Ils nous avaient pris pour nous laisser mourir lentement par le manque d’air, d’eau et de vivres. Un frisson mortel me parcourut tout le corps. Il doit en être ainsi, me disais-je, lorsqu’on est cloué vivant dans un cerceuil. J’étendis les bras et j’essayai de soulever de mes faibles mains ce panneau qui pesait sur nos têtes; mes efforts restèrent impuissants. Oh! alors, j’eus un véritable désespoir. Cette idée, qu’il me faudrait endurer les tortures d’une horrible agonie et voir celle de mon compagnon, ébranlait ma raison. Je voulais me briser la tête contre les parois de mon cachot; je voulais me débarrasser de cette vie maudite: la folie commençait à s’emparer de mon cerveau brûlant. En ce moment, deux mains pressèrent les miennes, c’étaient celles de Than-Sing; le malheureux me regardait avec des yeux baignés de larmes. Il m’exhortait, avec de douces paroles, au calme, à la résignation; je voyais, sur son visage, des pleurs couler lentement. Moi aussi je pleurais en songeant que j’étais au pouvoir de ce peuple cruel qui exècre tout ce qui n’est pas lui. Nous passâmes ainsi deux heures; au bout de ce temps, le panneau qui fermait notre cellule fut enlevé comme par enchantement. Le grand jour nous frappa au visage, nous étions inondés des rayons du soleil. Après les tortures morales que je venais d’éprouver, je compris que c’était une épreuve à laquelle ces êtres dénaturés nous avaient soumis. Ils jouissaient, en ce moment, du mal qu’ils supposaient nous avoir fait; ils passaient leur visage par l’ouverture et riaient méchamment en nous regardant. Comme ils allaient refermer encore le panneau, Than-Sing les supplia de le laisser entr’ouvert pour renouveler l’air; ils y consentirent et l’écartèrent de trois pouces, ce qui nous donna en même temps un peu de jour.
Vers le soir, on nous apporta un petit baquet qui contenait de l’eau pour que nous pussions nous laver les mains et le visage. Ma faiblesse était si grande que ma tête me semblait lourde à porter; aussi, mon premier mouvement fut la plus complète indifférence, mais l’offre de ces ablutions n’était pas sans motif. Une provision de riz, de poisson et de thé nous fut apportée. Le pauvre Than-Sing rayonnait de plaisir. «Mangez, me dit-il, il ne faut pas que nous ayons l’air de les craindre.» Ces mots me décidèrent. Je pris, avec une certaine émotion, ce peu de nourriture; mais mon estomac était tellement délabré qu’après de grands efforts, c’est à peine si j’avais pu manger une demi-soucoupe de riz; je bus du thé, et ce fut tout, quand il pouvait être huit heures. Un sabbat infernal se fit entendre; je me bouchai les oreilles. C’était l’instant de la prière. Il y a en Chine diverses religions, celle qui entraîne le plus de superstitions, d’idolâtrie est le bouddhisme. La religion de Confucius est, dit-on, la plus sensée, aussi est-elle le culte des savants, des hommes éclairés. Les Chinois font leurs invocations à l’aide des cymbales et des tams-tams. J’aurai plus tard occasion de parler de ces bizarres cérémonies.
La nuit étant tout à fait venue, les pirates firent monter Than-Sing sur le pont. Il vint quelques minutes après me dire que je pouvais y monter comme lui, pour prendre l’air. Nous étions alors mouillés dans une petite baie, non loin de terre. Plusieurs joncques étaient à l’ancre à peu de distance de la nôtre. On y célébrait aussi la prière; le son des gongs, des tams-tams arrivaient jusqu’à nous. Ce moment de liberté me fit du bien. Je reposais avec délices et amertume tout à la fois ma vue vers l’horizon; la mer était calme, et le ciel rempli d’étoiles les plus brillantes. J’aurais oublié les souffrances de ma captivité durant ce court instant où la nature bienfaisante semblait vouloir me consoler, s’il ne m’eût fallu bientôt rentrer dans ma prison.
J’avais de longues heures pour penser à moi-même. Quelles n’étaient pas mes craintes en songeant que j’allais fermer les yeux au milieu de ces hommes sans foi ni loi! Je me sentais heureuse d’avoir un compagnon d’infortune auquel son âge prêtait, dans ces heures d’affliction, un caractère tout paternel.
Quoique Than-Sing fût Chinois, j’avais pris confiance en lui, car sa constance était inébranlable; il cherchait à soutenir ma misère par des paroles de consolation. C’était pour moi un réel protecteur: «Tant qu’il sera à mes côtés, me disais-je, il éloignera peut-être les lâches tentatives de ces hommes sanguinaires; il saura, par sa persuasion, déjouer leurs mauvaises intentions. Et puis, pensai-je, si je suis délaissée de Dieu, je saurai bien trouver une nuit pour me jeter à la mer.»
Telles étaient mes noires réflexions, lorsqu’on nous apporta de la lumière, c’est-à-dire une petite mèche enflammée dans un récipient rempli d’huile. Malgré la faible clarté qu’elle répandait, elle me permit d’inspecter les extrémités de ce petit caveau. J’avais à peine jeté les yeux autour de moi que je poussai un cri; je rentrai mes jambes, mes épaules, je me pelotonnai enfin pour ne pas toucher les planches qui nous entouraient. Je voyais courir, le long des parois, de grosses araignées velues à longues pattes, d’énormes cancrolats, des cloportes monstrueux avec de grandes cornes, et jusqu’à des rats qui s’enfuyaient dans les coins en glissant sur mes jambes. Ces barbares, voyant ma répulsion, ma douleur, étaient dans la plus grande joie; ils se plaisaient à nous montrer, en les désignant du doigt, toutes ces bêtes immondes. Than-Sing, voyant ma répugnance, voulut éteindre la lumière, mais je l’en empêchai; j’aimais mieux voir ces animaux hideux, afin de pouvoir les repousser, plutôt que d’en sentir le contact au milieu d’une nuit profonde. Il me restait un mouchoir; je m’enveloppai la tête et cachai mes mains sous mes vêtements en me tenant immobile.
Le lendemain matin, à l’approche du jour, toutes ces bêtes horribles avaient disparu. On vint bientôt nous apporter des vivres; d’abord, un petit baquet et de l’eau pour nous laver le visage et les mains, c’est une coutume chez les Chinois de ne toucher à la nourriture qu’après s’être livré à une ablution. Notre repas se composait, comme la veille, de poisson, de riz et de thé; il me fit voir, cette fois, comment il fallait se servir des ustensiles qui remplacent la cuillère et la fourchette, et dont les Chinois se servent avec une dextérité toute particulière. Ce sont de petites baguettes longues d’un pied et de la grosseur d’un crayon; on en tient deux ensemble vers le milieu, avec le bout des doigts, comme si l’on voulait écrire, et c’est avec les extrémités opposées à la main qu’on saisit les aliments pour les porter à la bouche. J’éprouvais alors une telle difficulté à faire usage de ces petites baguettes, malgré tout ce que s’efforçait de me démontrer Than-Sing pour m’en servir, que je renonçai à leur usage et employai mes doigts seuls pour manger.