Des pirates vinrent, comme le jour précédent, se pencher au-dessus de notre cellule pour nous considérer à leur aise. Ils se montraient les uns aux autres nos tristes personnes, et, par moment, il s’élevait de leur groupe de grands éclats de rire; un de ces misérables se pencha plus que les autres, et, nous regardant en riant d’un air sardonique, il désigna la place du marchand chinois et la mienne, en simulant, avec les bras, les gestes de deux personnes qui s’embrassent. A cette lâche insulte, un mal poignant me saisit au cœur; l’idée d’un danger honteux m’apparut et me fit monter le rouge au visage. Je laissai couler mes larmes en abondance; mon chagrin était profond: à quoi n’étais-je pas exposée! Le capitaine pirate apparut en ce moment; je ne sais s’il fut touché de mon affliction, mais il fit fermer le panneau. Par un hasard des plus singuliers, ce chef, contrairement à ses compagnons de brigandage, avait quelque chose d’affable dans la physionomie, et je dois avouer que, chaque fois que je l’envisageais, je ne me sentais saisie d’aucun mauvais pressentiment. Il était d’une laideur originale, si l’on peut dire: son visage était long et grêle; il avait les pommettes saillantes, un nez retroussé avec de larges narines, des sourcils épais, une grande bouche et de très-grands yeux noirs; lorsque son regard se fixait il s’arrêtait lentement et semblait toujours exprimer une douce pensée, comme s’il eût toujours exprimé une douce pensée. Comme tous les Chinois, il était rasé jusqu’au sommet de la tête, il avait une épaisse et longue natte de cheveux qu’il portait parfois, à la mode des sauvages, en chignon noué et retroussé, ou bien enroulée en forme de couronne, ou tombante jusqu’aux talons; chaque coiffure lui donnait une physionomie différente, mais ces diverses expressions lui étaient toujours favorables.

Or, l’apparente modération qu’il montra dans cette circonstance me fit espérer pour l’avenir.

Than-Sing, en cherchant à apaiser mes craintes, me fit part de toutes les questions que ces misérables lui avaient adressées. Ces maudits, pour s’amuser à ses dépens, lui avaient demandé combien il avait de femmes. La religion permet aux Chinois la polygamie, mais ils n’en abusent pas comme les mahométans. Les grands dignitaires en ont, dit-on, jusqu’à dix ou douze. Seulement dans les corps mixtes de la société, pour le négociant, par exemple, il en est à peu près de même. Le Chinois, en s’établissant, prend une femme; sa maison vient-elle à prospérer, qu’il en prend deux, trois et plus; c’est pour lui un signe de richesse. La première a un droit plus légitime que les autres, et ne peut être répudiée; à elle le titre de mère pour tous les enfants qui surviennent des femmes supplémentaires, des petites femmes, comme les désignent les Chinois maris. Ces dernières donnent à leurs nouveau-nés des soins maternels mais domestiques tout à la fois, car ils doivent le respect et l’obéissance à la première épouse. Les pauvres n’en ont qu’une. Pour en revenir à mon ami Than-Sing, ils lui disaient donc avec raillerie, que si l’on n’offrait pas de nous une forte rançon, ils feraient de lui un pirate, et de moi la femme de l’un d’eux. Cette horrible confidence fut de nouveau pour moi un sujet de désolation; mais le pauvre marchand chercha encore à me consoler, en me faisant observer que tout ce qu’ils lui avaient dit n’avait été qu’une feinte pour le faire parler, attendu que les hommes de sa nation ne pouvaient prendre femme que parmi celles de son pays. «Ainsi, ayez soin, ajouta-t-il, lorsque vous m’adresserez la parole de ne pas porter la main sur moi, car ils pourraient le remarquer et me faire un mauvais parti, voyant dans cette formalité une violation de cet usage.» Ces derniers mots me rassurèrent, et mes appréhensions précédentes se dissipèrent peu à peu. Il avait aussi répondu à toutes leurs instances pour connaître sa position, qu’il n’était qu’un pauvre homme allant chercher fortune en Californie, et qu’il avait obtenu un passage à bon marché à bord du Caldéra, avec les matelots. Il s’était bien gardé de leur laisser voir qu’il avait de l’aisance, de peur qu’on ne le soumît à quelques tortures et qu’on élevât de beaucoup le chiffre de sa rançon; car il n’est pas d’atrocités que ces écumeurs de mer ne puissent commettre pour satisfaire leur cupidité. Et les habitudes de ces pirates lui étaient trop connues pour qu’il ne craignît pas à chaque instant pour notre existence. Cet estimable Chinois me parla ensuite de sa famille; il habitait Canton, il n’avait qu’une femme, me disait-il, et trois filles, une de huit, dix-huit et vingt-cinq ans. L’aînée était mariée. Il paraissait les aimer tendrement, car il versait d’abondantes larmes à leur souvenir; il conservait peu d’espoir de les revoir un jour; je dois même dire que mon compagnon d’infortune ne croyait aucunement à notre délivrance. Toutes les fois que je le questionnais sur les mœurs des pirates, il me répondait toujours qu’ils aimaient à couper des têtes.

A ce point de la conversation, je m’arrêtais avec un certain frissonnement, car je savais par ouï dire combien le sang était répandu à profusion dans cet abominable pays, même de par la loi. Ainsi la peine capitale est une mort des plus douces comparée aux supplices qui s’exécutent chaque jour dans le Céleste-Empire. Un criminel ou condamné politique est jeté parfois dans un cul de basse fosse jusqu’à ce qu’il y pourrisse, qu’il y meure de faim; une victime doit-elle être étranglée, on lui crève les yeux, on lui coupe les oreilles, comme si la strangulation elle-même n’était qu’une légère punition. Un autre, on l’écorche vif ou on l’enterre presque vivant. Celui-là, on broie ses membres ou bien on l’écartèle; celui-ci lié et serré entre deux planches, on le scie du haut en bas.

Toutes ces horreurs ne soulèvent-elles pas le cœur, rien qu’à les énumérer? Lorsqu’elles se présentaient à mon esprit, un nuage voilait ma vue, comme au bord d’un précipice; je me sentais prise de vertige, j’étais au-dessus d’un abîme sans fond.

Ce jour là, les pirates demandèrent quels étaient mon nom, mon âge et mon pays. Than-Sing, à ces questions inoffensives, répondit que j’étais Française et qu’on m’appelait Fanny. Ces brigands recueillirent ces détails avec une curiosité toute joviale, car ils se plurent à répéter sur tous les tons: Fanny, Fanny. Mon nom, sortant de la bouche de tels êtres, me faisait un effet indéfinissable, je ne pouvais en croire mes oreilles.

Le soir venu, comme j’éprouvais une grande fatigue de ma séquestration, Than-Sing demanda qu’on me permît de rester sur le pont un peu plus longtemps qu’à l’ordinaire. On y consentit, et ce fut pour moi une occasion d’être témoin de leurs cérémonies religieuses.

Chaque jonque (comme chaque habitation chinoise) a un autel dressé, sur lequel brûle une quantité de petites bougies et où se trouvent déposées, en guise d’offrande, des portions de vivres. La prière a lieu chaque soir à la même heure; elle commence par une musique qu’on exécute au bruit des cymbales et des tams-tams, ce qui fait un vacarme effroyable.

Je vis un jeune Chinois apporter deux épées qu’il fixa par la pointe sur le milieu du pont; il déposa auprès un plateau garni de soucoupes, un vase plein de liquide et plusieurs feuilles de papier couleur jaunâtre; ces dernières étaient destinées à être brûlées.

Le jeune coquin, après avoir rangé toutes ces choses, suspendit à l’un des mâts une lanterne allumée; le chef des pirates apparut bientôt; il se prosterna, avec le sérieux dû à la circonstance, devant cet autel improvisé. Je suivais malgré moi cette comédie bizarre, je regardais avec des yeux plus grands que l’étonnement ce prêtre bandit; il baisait à chaque instant le plancher de la jonque, ou bien élevait des petites bougies en l’air. Au bout d’un instant, il saisit entre le pouce et l’index un vase plein de liquide et l’avala, le liquide, pas le vase; il frappa ensuite des médailles l’une contre l’autre, en faisant les contorsions les plus drôles; à ce moment, les instruments firent entendre leur tapage: c’est que la flamme commençait à consumer les précieuses feuilles de papier. Ce chef religieux les promenait autour des épées, comme pour les bénir. Lorsqu’elles furent à moitié brûlées il se dirigea à l’arrière de la jonque et les lança à la mer. Cette fois la musique cessa, la prière était achevée.