Cette cérémonie avait duré environ vingt minutes, et j’avais profité de tout ce temps pour respirer l’air frais de la soirée.
Une fois rentrée, j’essayai de prendre quelque repos, mais je ne pouvais en trouver. Les insectes qui nous infestaient, et desquels je ne pouvais me préserver, me privaient de tout sommeil; je n’avais pas de bas, le dessus de mes pieds était couvert de leurs morsures. Les rats, qui, les premiers jours, s’étaient bien gardés de nous approcher, commençaient à s’habituer à nous, ils se hasardaient en plein jour à passer sur mes jambes.
Le 13, au matin, un incident vint troubler nos ennemis et les mettre en rumeur: un des leurs était tombé à la mer, ils se hâtaient, à l’aide de cordages, de lui porter secours. Après quelques difficultés, ils parvinrent à le retirer, mais il était complétement asphyxié. De l’ouverture de notre case, je voyais le moribond, il était assez près de nous pour que l’eau qui dégouttait de son cadavre se répandît dans notre cellule; ces méchants êtres, avec ou sans intention, l’avaient appuyé sur le panneau qui laissait une légère ouverture. Il paraît qu’on s’était aperçu trop tard de sa disparition, car tous les efforts tentés pour le rappeler à la vie furent vains, bien qu’on le frictionnât à lui arracher la peau. Après un quart d’heure de tumulte, nous entendîmes des imprécations, et le bruit d’une masse lourde qui tombait dans la mer.
C’en était fait de ce misérable.
Notre jonque continuait sa route, louvoyant le long des côtes. Le 15, elle fit la rencontre d’une flotte de pirates; tous se réunissaient pour donner la chasse à une jonque marchande qu’on apercevait au loin sous le vent et qui faisait le trajet de Hong-Kong à Canton avec des passagers. La nôtre se mit de concert avec eux pour l’attaquer. Oh! alors, les heures de repos étaient passées, car l’activité la plus grande commençait à régner à bord.
Than-Sing entendait tous ces bandits discuter leurs plans d’attaque pour la nuit suivante et calculer les chances de profit qu’offrirait le butin. Ils s’apprêtaient à rentrer dans la vie de pillage et de carnage qui était leur élément. Je vivais dans une anxiété impossible à décrire; je me demandais quel serait notre sort si nous étions faits prisonniers par de nouveaux pirates, plus cruels peut-être que les premiers.
Le soir venu, nous fûmes enfermés hermétiquement dans notre réduit. Il pouvait être dix heures, lorsque des cris pareils à ceux que nous avions entendus sur le Caldera retentirent dans l’air. Ils ne tardèrent pas à être suivis de plusieurs détonations lointaines, c’était le bruit du canon. Ces échos sinistres arrêtèrent les battements de mon cœur. Plus morte que vive, je songeais à l’imminence du danger. Un boulet ne pouvait-il pas venir nous fracasser dans notre retraite obscure! Cette première détonation avait eu pour effet d’amener un profond silence à notre bord. Que pouvaient faire nos geôliers pendant l’interruption de leurs cris féroces? Ils se préparaient à la riposte, car deux coups successifs partant de notre jonque faillirent me rendre folle; à cette détonation, tout sembla frémir dans les profondeurs de ce petit navire. Les trépignements, les hurlements quelque peu interrompus recommencèrent de plus belle; cette attaque durait depuis une heure ou deux, lorsque nous entendîmes les canots emporter une partie de nos voleurs. Ces vautours couraient sur leur proie, en peu de temps ils fondirent sur cette jonque, et la mirent au pillage. Surprise à l’improviste, cette dernière n’avait pu se mettre en garde, ni faire une sérieuse résistance, nous le supposâmes du moins en entendant cesser le feu; en outre, les bourdonnements extérieurs qui nous arrivaient, nous faisaient deviner aisément que nous étions tout proche de cet abordage.
En somme, les pirates paraissaient avoir remporté la plus facile des victoires.
Nous étions tellement suffoqués par la chaleur que Than-Sing essaya de soulever le panneau qui nous recouvrait; mais aussitôt on le referma avec violence, au risque de lui briser la tête. Le marchand chinois achevait à peine de faire cet effort, que nous entendîmes de longs cris de douleur. Ils nous parvenaient d’une manière si effrayante dans l’obscurité, que poussions malgré nous des exclamations. Au comble de la frayeur, je pressai Than-Sing de questions, je voulais qu’il m’en expliquât la cause. Mais il garda un morne silence, et, comme j’insistais, il me répondit pour la première fois avec mauvaise humeur: «Je ne sais pas.» Le brave homme, dans la crainte de m’affliger, me raconta le lendemain seulement la scène horrible qui se passait alors, et que je vais essayer de décrire.
Les pirates, après l’abordage de la jonque marchande, avaient brutalement fouillé tous les passagers. Plusieurs de ces malheureux, ayant eu l’imprudence de dire qu’ils venaient de la Californie, furent bientôt victimes de la rapacité de ces monstres. Dans le but de leur faire avouer la somme de leurs richesses, on les flagella de la manière la plus hideuse, plusieurs furent attachés par le pouce de l’un des pieds ainsi que par celui de l’une des mains à une corde qui roulait dans une poulie fixée au grand mât, et leur corps, suspendu par les extrémités délicates, fut mis en mouvement de haut en bas et de bas en haut, avec des secousses si brusques, si violentes, qu’elles arrachaient aux victimes ces cris de souffrances qui étaient parvenus jusqu’à nous. Souvent, après une ascension suivie d’une chute rapide, on les frappait encore avec un bambou. Bien que Than-Sing n’eût pas été témoin de ces horribles scènes, il connaissait trop bien les mœurs de ces brigands pour n’avoir pas compris de suite à quel genre de cruautés ils se livraient. De plus, leur langage cynique dévoilait sans honte les crimes qu’ils se plaisaient à commettre.