Le jour apparut, les clameurs cessèrent insensiblement, et l’on n’entendit plus que le clapotement de la mer le long de la coque du navire et le bruit des canots transbordant le butin; une partie du jour fut employée au pillage de la cargaison.
CHAPITRE VII
Désespoir.—J’écris la date de ma captivité.—Apparence de bonté des pirates.—Un joyeux repas.—Un steamer en vue.—Fuite des pirates vers la montagne.—Coups de canon sur notre jonque.—Reconnaissances.—Hourra! Hourra!—Je suis sauvée.
Avec le jour, nous avions espéré que l’on nous donnerait un peu de liberté, mais il n’en fut rien. Les pirates reçurent à bord les marchands avec lesquels ils font commerce de troquer en mer les marchandises volées, et tout préoccupés par l’appât du gain, ils semblaient nous oublier complétement. Mon séjour dans ce réduit insalubre avait fait sortir sur tout mon corps des petits boutons rouges et gros comme des têtes d’épingles; la sueur coulait de mon visage, il y avait si longtemps qu’on nous tenait enfermés dans cette atmosphère suffocante que j’étais pour ainsi dire asphyxiée. Étendue sur les planches de mon cachot je poussais de douloureux gémissements; ma souffrance était grande, mon compagnon essayait par de douces paroles de relever mon courage, mais je n’avais pas la force de lui répondre. Après vingt-quatre heures d’un pareil supplice, un son métallique parvint jusqu’à nous. C’étaient ces dignes émules de Mandrin qui vidaient entre eux leurs comptes. Nous entendîmes verser des sacs, et le bruit que faisait l’argent en tombant dans les balances, car, outre les dollars, on se sert en Chine d’argent pur et non monnayé; ce métal en barres ou en petits morceaux est reçu par tout le commerce.
Tous les receleurs s’en allèrent à la fin. Nos geôliers ne redoutant plus qu’on nous découvrît, se souvinrent de nous, il était temps! Ils entr’ouvrirent notre panneau à moitié, et nous respirâmes à pleins poumons: j’aspirai avec délices la fraîcheur de l’une des nuits les plus belles que j’aie vues dans ces lieux lointains.
Le lendemain était le 17; le jour qui se levait était brillant et splendide; les pirates vinrent à la première heure, à notre grand étonnement, enlever tout à fait notre panneau. Ils paraissaient joyeux et semblaient vouloir nous être agréables comme à des amis qu’une circonstance fâcheuse aurait forcé de négliger un moment. L’heure du déjeuner venue, ils nous apportèrent à manger avec plus d’abondance qu’ils ne l’avaient fait jusqu’alors et nous offrirent du vin. Cette boisson est faite avec du riz fermenté; elle est claire comme de l’eau, et possède un petit goût suret qui rappelle un peu le vin nouveau de France.
Comme la jonque marchait en vue d’une côte déserte, les pirates n’avaient aucune crainte relativement à nos personnes. Ils laissèrent donc, pour la première fois, notre cellule ouverte tout le jour; ils engagèrent Than-Sing à monter sur le pont, et cela avec une affabilité qui nous surprenait. Aussi, malgré la frayeur, la répulsion que m’inspiraient ces hommes, j’avais envie de le suivre. J’avais tant souffert pendant ces deux jours qu’ils m’avaient tenue sous le séquestre, que c’était pour moi un bonheur plein d’ivresse, de pouvoir jouir librement des rayons du soleil. Mon sang se vivifiait peu à peu; je me sentais revivre, enfin. Ne pouvant résister plus long-temps au désir de me tenir debout et de voir encore une fois la terre, je me dressai sur mes jambes et me trouvai de la sorte la moitié du corps en dehors de notre prison. Oh! comme c’était délicieux! après avoir vécu sept jours dans un cachot noir et sale; je promenais avec émotion mes regards dans l’espace, et je voyais à l’horizon les coteaux d’une riche verdure, dont les reflets étincelaient sous un beau soleil d’or. Au milieu de cette végétation apparaissaient par instants de blancs villages qui semblaient des points de broderie sur un long ruban vert. La vue de ce paysage éclatant de lumière me remplit l’âme d’une joie ineffable: je croyais revoir quelques beaux sites de ma patrie, de la France! J’étendis les bras vers cette terre qui fuyait devant nous, et des larmes, que je ne pus retenir, inondèrent mon visage. Le chef des pirates passait en ce moment; il fallait que mon désespoir fût bien profond: je lui montrai la terre avec un geste expressif. Le bon Than-Sing, qui avait suivi avec intérêt toutes mes impressions, s’approcha de lui et se hâta de lui expliquer ce qu’il avait compris; c’est-à-dire que je lui demandais de nous rendre la liberté, la vie. Cette question coïncidait avec une circonstance qui pouvait entraîner pour nous de nouveaux hasards. La jonque qui était partie à Macao, emmenant notre capitaine pour traiter de notre rançon, n’était pas encore revenue. Elle était en retard d’un jour. Le chef des pirates me fit signe de la main de me calmer, et il dit à Than-Sing que, si dans cinq jours il ne se rencontrait pas avec la jonque qui avait dû aller à Macao ou à Hong-Kong, il nous ferait passer sur une autre qui nous y conduirait; il se refusa à nous donner plus d’éclaircissements sur notre avenir. Cette réponse vague ne fit que nous jeter dans une plus grande perplexité. Quel pouvait être, sur notre sort, l’effet d’une pareille décision? Ils nous mettraient sur une autre jonque, c’est-à-dire que, ne pouvant retirer aucun prix pour notre rançon, s’ils ne nous tuaient pas, ils se débarrasseraient de nous en nous exposant à de nouveaux dangers.
L’apparition subite d’un steamer, en admettant que le hasard nous fît trouver sur sa route, était encore plutôt un motif de crainte que d’espérance, car les pirates, sur le point d’être atteints, et plutôt que d’être pris en flagrant délit de rapt, ne préféreraient-ils pas nous jeter, mon compagnon et moi, à la mer, pour éviter d’être pendus, punition que notre présence entre leurs mains devait à coup sûr entraîner? On voit ainsi à quel point se compliquait notre situation et qu’elle devait amener un dénoûment prompt, mais impossible à prévoir.
Le capitaine, lequel avait la voix enrouée d’une manière affreuse par les cris sauvages qu’il avait poussés la veille; lequel, d’après l’opinion de Than-Sing, était le plus horrible scélérat; lequel suait l’assassin par tous les pores, puisque des victimes, laissées à moitié mortes à cet instant, le maudissaient sans doute, me force encore une fois, à dire qu’il avait une grande bienveillance répandue dans la physionomie. Il m’engagea à monter sur le pont, si je devais m’y trouver mieux; je ne pouvais qu’accueillir avec joie cette proposition; ma vie s’était étiolée dans l’ombre. Pour la première fois, je me mis à regarder, sans trop de dégoût, ces hommes qui m’avaient torturée; je me trouvais si heureuse de sentir la brise du matin m’effleurer le visage, que je retrouvai assez de sang-froid pour observer ce qui se passait autour de moi. Tous ces pirates allaient et venaient sur le pont d’un air joyeux; ils s’occupaient à partager entre eux les dépouilles des infortunés qu’ils avaient pillés la veille. A ce spectacle hideux, mes yeux ne se détournèrent pas, mon cœur n’éprouva pas la moindre émotion. J’avouerai à ma honte que j’étais tout entière au contentement égoïste que je ressentais de ne plus être enfermée.
Je me reposais sur un petit escabeau que l’on m’avait offert.