PRÉFACE

Au moment de mettre sous presse une nouvelle édition des Pirates chinois, j’éprouve le besoin de remercier le public pour l’accueil bienveillant qu’il a fait à ce livre. Encouragée par le succès, j’ai voulu le revoir et le corriger, le compléter autant que possible, en glissant çà et là dans mon récit quelques traits saillants des mœurs de ce peuple étrange, au milieu duquel j’ai forcément vécu. Cette relation, écrite sous l’impression des terreurs que j’ai éprouvées pendant que j’étais au pouvoir des pirates chinois, offre, du reste, un puissant intérêt d’actualité en ce moment même où tous les regards sont portés vers la Chine; et pourtant, lorsque je publiai cet ouvrage, je ne me doutai nullement que les soldats de France et d’Angleterre allaient, à une époque aussi rapprochée, pénétrer dans cet empire mystérieux à l’extrême Orient, et que les faits relatés de ma propre histoire viendraient donner une fois de plus raison aux événements du jour. Or, dans un temps non déterminé, mais qu’on peut prévoir, nos officiers de terre et de mer rapporteront de cette expédition de précieux souvenirs, et peut-être alors ce livre aura-t-il réellement son utilité, sa place, car on le consultera comme un document exact de ce qui existait il y a quelques années.

Fanny LOVIOT.

VOYAGE
EN CALIFORNIE ET EN CHINE

CHAPITRE PREMIER

Départ du Havre.—Regrets de la vie parisienne.—Un banc de rochers.—Rio-Janeiro.—Le bétail humain.—Départ de Rio.—Six semaines en mer.—Le cap Horn.—Tempêtes.—Mort d’un matelot.—Pêche d’un requin.—Terre, terre!—Le pays de l’or.

En l’année 1852, par une belle journée de printemps, je me rendais au Havre avec l’intention de m’embarquer pour la Californie. J’accompagnais ma sœur aînée, que des affaires commerciales et l’espoir d’une prompte fortune attiraient dans ce pays. Or, nous passâmes quelques jours en cette ville, et le 30 mai, jour de la Pentecôte, nous nous embarquâmes sur une petite goëlette qui avait nom l’Indépendance.

Outre le capitaine, l’armateur et l’équipage, notre navire emportait dix-huit passagers, la plupart maris et femmes, un tiers célibataires, et tous animés d’un désir de prospérité que l’on concevra facilement.

Au moment de mettre à la voile la foule encombrait le quai, et nous entendions les uns et les autres se récrier, non sans quelque effroi, sur la petitesse de notre goëlette. «Jamais, disaient-ils, elle ne pourra doubler le cap Horn; ce n’est qu’une coquille de noix que le moindre coup de vent fera chavirer, etc.» Qu’on juge de l’impression produite par de telles paroles sur des Parisiennes qui, comme ma sœur et moi, voyageaient pour la première fois; nous nous regardâmes avec quelque hésitation, mais il n’était plus temps.

Quelques minutes après, nous entendîmes la voix du capitaine qui criait: «Lâchez les amarres!...» Le grand sacrifice était accompli... Adieu nos amis, adieu France, adieu Paris, seconde patrie dans la patrie même... Adieu le confortable... les soins de la toilette, les spectacles... le sommeil tranquille... l’intérieur de famille; que sais-je? enfin, tout ce qui fait aimer la vie. Mais pendant cinq mois au moins rien qu’un hamac pour lit, pour plafond le ciel, pour plancher la mer; pas d’autre musique que le bruit des vagues et le chant rude des matelots. Nous allons chercher fortune; que trouverons-nous?