J’avais en perspective une rude et longue traversée; au premier vacillement du navire, mon cœur se serra. Mille pensées diverses me traversaient l’esprit: c’était l’espoir et le regret qui combattaient en moi. Je m’accoudais sur le bastingage, et pour adieu à la France, comme dernier témoignage d’affection aux amis que nous laissions, et qui nous suivaient des yeux, j’agitais mon mouchoir, et je voyais peu à peu disparaître la jetée, puis la côte d’Ingouville avec ses maisons en amphithéâtre, Sainte-Adresse, devenue célèbre, grâce à Alphonse Karr, puis le cap la Hêve, et ensuite plus rien que l’immensité.

Le passage du golfe de Gascogne (en plein pot au noir, comme disent les marins) ne s’effectua pas sans quelque danger pour nous. Nous voguions constamment au milieu de la pluie et du brouillard, placés entre un ciel gris et des lames énormes, et je supportai fort mal ce commencement de traversée. Le dimanche, qui était le septième jour après notre départ, j’essayai de sortir sur le pont; nous longions toujours les côtes de l’Angleterre, et je pus encore apercevoir le phare du cap Lizard; mes yeux fixaient avec peine cette lumière qui est le guide et l’espoir du voyageur en mer.

Après avoir bravement passé la Manche, nous atteignîmes les régions tropicales, et je ne me lassais point d’admirer la pureté du ciel et la splendeur de ses couchers de soleil, dont ni plumes ni pinceaux ne peuvent rendre l’imposante beauté. Un mois s’était passé, lorsqu’un jour, en plein midi et par un soleil ardent, quand l’espérance se lisait sur tous les visages, nous entendîmes un roulement semblable au bruit du tonnerre; la mer était calme, on ne voyait pas un nuage au ciel, aucun navire en vue. Aussitôt, tout le monde fut sur le pont; le même bruit continuait et chacun se regardait avec effroi; le second, monté dans les haubans avec sa longue-vue, cria: «Rochers! un banc de rochers!—Vire de bord!» répondit le capitaine; il était temps. Heureusement pour nous, notre goëlette n’avait qu’une égratignure; mais il faut dire, pour expliquer ce fait, que le vent soufflait mollement et que nous ne fîmes qu’effleurer les récifs.

Pendant la courte durée de cet incident, la plupart des femmes s’étaient évanouies, les autres poussaient des cris lamentables. Quant à moi, j’étais pétrifiée, et cependant je n’avais pas compris l’imminence du danger; mais la figure du capitaine me sert de baromètre en mer, et je dois dire que ce jour-là le baromètre n’était pas rassurant. Ma pauvre sœur était verte d’épouvante. «Eh bien! lui dis-je, toi qui désirais à notre départ une toute petite tempête comme échantillon, il ne faut pas désespérer, voici un assez joli commencement.»

Il avait huit jours que cet incident était passé lorsque nous aperçûmes les côtes du Brésil. Avec quelle joie nous découvrîmes la montagne que les marins appellent Pain-de-Sucre, et qui domine la baie. Je crois qu’il n’existe pas sous le ciel un plus admirable point de vue, et il est resté gravé dans ma mémoire en traits ineffaçables; je crois voir encore ces collines boisées, ces anses solitaires, ces jolis vallons, ces arbres toujours verts, cette immense étendue d’eau salée, tout ce paysage merveilleux, tels qu’on croit rêver en les voyant.

L’entrée du port est défendue par plusieurs forts: celui de Santa-Cruz, bâti entre la montagne de Pico, et ceux de Villagagnon, de ila das Cabras (île des Serpents). Ces deux derniers forts, qui sont des plus imposants, sont construits sur deux îlots dans l’intérieur de la baie. A Rio-Janeiro, nous fûmes heureux de retrouver une partie des habitudes et des mœurs européennes.

Rio est, comme on le sait, une ville entièrement commerçante: le Havre, la Bourse, les marchés sont encombrés de marchands et de matelots; la variété des costumes, le chant des nègres portant des fardeaux, le son des cloches, la physionomie diverse des Allemands, des Italiens venus là pour faire le négoce, tout contribue à donner à cette ville l’aspect le plus étrange.

Nous passâmes quinze jours au Brésil, nous les employâmes à visiter la ville et les environs. Les montagnes qui s’élèvent vers le nord-est sont en partie couvertes par de larges constructions. On y voit le collége des Jésuites, le couvent des Bénédictins, le palais épiscopal, le fort de Concéiado, et l’aqueduc qui amène l’eau des torrents du Corcavado jusque dans les fontaines de la cité. Le palais de Saint-Christophe, résidence de l’empereur, est orné d’un portique et de deux galeries de colonnes, et le Passao public est planté de mouryniers et de lauriers-roses (cours public). La rue la plus remarquable est la rue Ouvidor; là sont les riches magasins dont les étalages rappellent un peu ceux de nos villes d’Europe. Je ne manquai point, en véritable femme, de m’occuper de la toilette des Brésiliennes. Quoique ces dames aient la prétention de suivre exactement les modes françaises, le goût portugais domine dans leurs ajustements, et la plupart d’entre elles sont si chargées de bijoux, qu’elles ressemblent à la montre d’un orfèvre. Elles aiment avant tout ce qui se voit de loin. Du reste, assez jolies, quoique peut-être un peu trop pâles et d’une pâleur jaune. Les Brésiliennes sont volontiers familières et même coquettes avec les étrangers; leur nonchalance est extrême. Étendues une partie de la journée sur des canapés recouverts de nattes, elles dédaignent les soins du ménage. Quant à leur instruction, elle est complétement nulle; leur conversation n’est ordinairement qu’un commérage où leurs plaintes sur la race noire tient une large place. Il n’est pas rare de voir ces petites maîtresses, si indolentes, se secouer de leur torpeur pour enfoncer de longues aiguilles dans les bras ou dans le sein des négresses qui les servent. La société de Rio-Janeiro est divisée en coteries; quoique le jeune empereur du Brésil protége les sciences, les lettres et les arts, son peuple ne se préoccupe guère que de commerce et de gain; et, il y a peu de temps encore, un libraire de Paris, auquel je demandais quel genre de livres se vendait le mieux à Rio, me répondit que c’étaient les livres avec les reliures rouges. Quant au commerce, depuis qu’il est devenu indépendant de celui de la métropole, il a pris une extension prodigieuse: les sucres, les cafés, les cotons, le rhum, le tabac, etc., etc., et tous les articles d’exportation s’élèvent, dit-on, à plusieurs millions de piastres. Un jour, pour me rendre à l’hôtel que j’habitais, et dont j’ai eu l’ingratitude d’oublier le nom, quoiqu’on y mangeât une excellente cuisine française, je fus obligée de passer derrière le palais de l’empereur et je me reculai saisie d’épouvante: devant moi, derrière moi, à côté, partout des nègres, négresses et négrillons, tous hideux, les uns de vieillesse, les autres de misère ou de maladie, étendus au soleil et cherchant leur vermine. Vivant là comme un bétail humain, ils me regardaient avec un hébêtement qui me fit mal, car quinze jours au Brésil n’avaient pas suffi pour me faire considérer les nègres comme des animaux; et, de retour de mes voyages, je crois fermement encore qu’ils appartiennent à la race humaine.

Je visitai avec ravissement les environs de Rio, et je ne puis oublier dans mes excursions celle de Tijuca, où nous arrivâmes, par les plus délicieux sentiers, à la région verdoyante où se précipite la cascade; il nous fallut deux jours pour arriver là, mais nous fîmes halte dans une plantation où nous reçûmes le meilleur accueil. Le lendemain, au jour naissant, nous nous trouvâmes en face de la cascade sur laquelle le soleil reflétait mille teintes variées au milieu d’une enceinte de rochers. A ce beau spectacle, je dois dire à ma louange que je commençai à regretter un peu moins Paris et le boulevard des Italiens. J’avais bien vu jouer les grandes eaux de Versailles; mais, n’en déplaise à l’ombre de Louis XIV, je les trouvai dépassées.

Ce qui me plaisait moins, je l’avoue, c’était le voisinage dont on me parlait, les jaguars et autres bêtes qui peuplent ces vastes solitudes, et j’eusse mieux aimé admirer certains de ces animaux au Jardin des Plantes que de les rencontrer là.