Comme le temps paraissait favorable, le capitaine ayant fait de nouvelles provisions, nous quittâmes Rio-Janeiro. Je dois dire ici que sur dix-huit passagers, huit nous avaient abandonnés, les uns parce qu’ils avaient trouvé des emplois à leur convenance, les autres, le courage leur faisant faute au moment décisif, reculaient devant les hasards d’une aussi périlleuse traversée.
Le 7 juillet, nous remîmes à la voile pour la Californie. En voyant partir notre petite goëlette pour un si long voyage, les Brésiliens ne se montrèrent pas plus rassurants pour nous que les Havrais ne l’avaient été dans leurs prévisions. «Jamais, disaient-ils, la goëlette l’Indépendance ne pourra résister aux tempêtes inévitables du cap Horn.» Ma sœur m’engageait à ne pas continuer notre voyage; mais je ne cédai point à ses craintes, que cependant je partageais intérieurement. Indépendamment du désir de faire fortune, je ne sais quel démon me poussait, malgré mon amour de la patrie, à m’en éloigner davantage et à rechercher des dangers tout en les craignant, j’étais fière d’avoir passé la ligne et je ne voulais pas rester en si beau chemin. Notre goëlette ne m’inspirait pas beaucoup de confiance; mais il eût fallu payer un autre passage, et nous avions déjà dépensé beaucoup pour notre pacotille.
Nous passâmes plusieurs semaines avec le plus beau temps du monde. Nous étions cinq femmes à bord, nous causions, nous brodions, nous jouions au loto comme dans notre chambre. Le soir, nous nous réunissions tous sur le pont, et l’on chantait, quelquefois faux, il est vrai, mais en mer on n’est pas difficile; puis, d’ailleurs, c’étaient souvent des chœurs, des airs français, et loin d’elle, tout ce qui rappelle la patrie est bien venu.
Une seule chose passablement essentielle venait parfois assombrir nos chants. C’était notre nourriture, qui était bien des plus détestables. Depuis longtemps déjà mon estomac était fatigué de viande de conserve, de soupe aux choux sans beurre et de morue à moitié pourrie. Ces détails-là manquent de poésie, mais ils ne manquent pas de vérité. Les vivres sont excellents sur les steamers qui relâchent souvent et qui ont du bétail à bord; mais sur les navires marchands, tels que notre pauvre Indépendance, on ne donne trop souvent au passager qu’une nourriture insuffisante et malsaine.
Notre cuisinier, qui se livrait agréablement à la boisson malgré les invectives et les coups qu’il recevait, ne faisait pas le moindre progrès, il semblait confier au hasard le soin de sa cuisine, plusieurs fois le capitaine l’avait menacé des châtiments les plus sévères, mais il était incorrigible; en outre, il n’ignorait pas qu’on ne pouvait le destituer de ses hautes fonctions culinaires, d’où dépendait le sort de nos estomacs.
Chaque jour qui s’écoulait glissait dans nos cœurs les craintes les plus vives, car nous étions à la veille d’affronter ce redoutable cap Horn. Le temps commençait à se refroidir, et la mer, plus grosse, ne nous berçait plus, mais nous secouait; alors plus de broderie, plus de loto, plus de chant: nous subissions tous les inconvénients d’un voyage maritime. On ne voyait que des visages jaunes, terreux, renfrognés; on n’entendait que plaintes et gémissements; nous ne courions alors nul danger, mais nous subissions deux fléaux cruels: le mal de mer et l’ennui. Enfin, nous l’aperçûmes ce cap tout couvert de glaces, et malgré moi, je pensais aux sinistres prédictions faites depuis le départ; mais, à mon grand étonnement, plus nous en approchions et plus la mer devenait calme; nous eûmes même un calme plat. Nous restâmes quarante-huit heures sans bouger de place. Mais, hélas, c’était le précurseur d’une tempête des plus violentes. Les vents soufflent avec une telle impétuosité dans ces parages qu’en un moment la mer souleva des vagues plus hautes que des montagnes, et ces flots écumants battaient sans merci de tous côtés à la fois les flancs de notre fragile goëlette. Ce passage fut des plus terribles! Le capitaine, dès le début fit carguer précipitamment les voiles. Dans cette manœuvre, un jeune matelot, monté sur la grande vergue, fut emporté par une rafale; on ne s’en aperçut que lorsqu’il ne fut plus temps de lui porter secours. J’entends encore la voix du capitaine appelant et comptant ses matelots: «Jacques, Pierre, André, Remy, Christian, Robert, où êtes-vous?...—Présents.—Et Jean-Marie, Jean-Marie!» et toutes ces rudes voix qui criaient: «Jean-Marie!» Jean-Marie ne répondit pas, il avait disparu; sur huit hommes d’équipage, nous en avions perdu un. Le pauvre Jean-Marie était le charpentier du bord. C’était son premier voyage; il devait, à son retour, se marier; mais il avait épousé la mort. Personne ne dormit à bord cette nuit-là. On avait raison, pensais-je, c’est un lieu dangereux et funèbre que le cap Horn. La mer mugissante et le vent qui ne cessait de souffler formaient un lugubre accompagnement à ces sombres pensées. Nous restâmes ainsi douze jours en panne; puis, nous doublâmes le cap; bientôt après la chaleur revint, et nous repassâmes la ligne pour la seconde fois. Notre navigation dans les mers du Mexique et du Pérou fut assez heureuse. Jusqu’alors nous avions conservé l’espoir que notre capitaine ferait une relâche à Lima, mais il n’en fit rien.
Les vivres devenaient de plus en plus rares, tout le monde se plaignait de l’armateur; on calculait qu’il nous fallait huit ou dix jours avant d’arriver à San Francisco. Si un mauvais temps nous retardait, nous étions exposés à mourir de faim; toutes les physionomies étaient rembrunies. Je commençais à regretter de n’avoir pas cédé aux craintes de ma sœur. Sur ces entrefaites, on pêcha un requin; il était d’une telle grosseur qu’après l’avoir harponné et hissé sur le pont, je ne pus m’empêcher de me sauver tout effrayée; mais aussitôt, nos matelots, armés de leurs couteaux, s’élancèrent sur lui et le dépecèrent; il passa ainsi morceau par morceau dans les mains de notre abominable cuisinier, qui l’assaisonna à différentes sauces et nous en fit manger pendant trois jours consécutifs; c’est horrible à avouer, mais cela parut bon presque à tout le monde, tellement, depuis longtemps déjà, on souffrait des privations de toute sorte; il n’y eut que le capitaine et deux matelots qui refusèrent d’y toucher. Ce refus venait, non de dégoût, mais d’une sorte de superstition; les matelots n’aiment pas manger le requin, s’imaginant qu’un jour ou l’autre ils peuvent tomber sous la dent d’un de ces monstres.
S’il est une jouissance inconnue aux gens de loisirs, dont la seule ambition est de les connaître toutes, sans sortir des habitudes où s’écoule leur vie nonchalante; s’il est une félicité qu’ignorent ces sybarites des grandes villes, ces chercheurs d’or dans les placers du bonheur, qui veulent épuiser les joies de ce monde sans risquer leur existence, c’est cette joie immense, ineffable, qui emplit le cœur, lorsqu’on touche au terme d’un long voyage. Il faut avoir passé six mois de sa vie entre le ciel et l’eau, en butte aux tempêtes, aux naufrages, aux incendies, pour comprendre le délire qui s’empare de tous, quand un matelot, monté dans les vergues, d’où il contemple l’horizon, prononce ces mots magiques: «Terre! terre!» Tout le monde se précipite sur le pont, les hommes relèvent la tête avec orgueil, leur physionomie semble dire: «Malgré la distance et les dangers, rien n’a pu m’empêcher d’atteindre mon but.» Les femmes pleurent, car, chez elles, toute émotion de joie ou de peine se traduit ainsi. A la vue de San-Francisco, tous les passagers de notre goëlette, oubliant les souffrances d’une longue traversée, se reprirent à espérer la fortune, ainsi qu’ils l’avaient fait au départ; ma sœur et moi nous fîmes comme eux, et le présent se colora pour nous de rêves d’avenir. Pauvre France! tu fus alors oubliée, et nous tendîmes les bras à cette terre inhospitalière dont l’or est le dieu véritable.
CHAPITRE II
La baie de San-Francisco.—Navires abandonnés.—La Mission Dolores.—Mœurs des Chinois émigrés.—La race noire.—Les habitués de Jackson street.—Maisons des jeux.—La bande noire.—Comité de vigilance.—La pendaison.