Après avoir tourmenté quelques instants mon esprit, j’essayai de me rendormir, mais l’inquiétude était plus forte que le sommeil. Je me tournai vers Than-Sing, il avait les yeux ouverts, je le priai alors de me dire ce qui se passait sur le pont. Il se tenait l’oreille tendue; il mit un doigt sur sa bouche comme pour me dire: silence! Je ne comprenais pas très-bien. Comme je m’apprêtais à lui faire de nouvelles questions, il me fit encore signe de me taire, en me disant bien bas: «Ils s’en vont!» Puis il écoutait de nouveau.

Je ne comprenais absolument rien à ce que disait ce pauvre homme, quand tout à coup il s’écria, avec un sentiment qui exprimait la joie et la peur en même temps: «Ils s’en vont! vous dis-je, c’est un steamer!—Un steamer?» répétai-je d’un air stupide. Je crus un moment que mon compagnon devenait fou, et je le regardai, avec une véritable peur, mais, me calmant aussitôt je me contentai de hausser les épaules avec pitié. Je lui en voulais de réveiller en moi une espérance depuis longtemps abandonnée, parce qu’elle me semblait irréalisable; aussi je lui tournai le dos avec humeur. «Un steamer!» me disais-je en moi-même. Mais, à peine avais-je eu le temps de faire quelques réflexions, qu’il me toucha l’épaule, et qu’il me dit encore: «C’est un steamer! les pirates ont vu un steamer, ils se sauvent dans la montagne!»

Je le regardai cette fois en face. Mes idées commençaient à s’embrouiller. Il m’était impossible de donner un sens à tout ce que je lui entendais dire. «Vous vous trompez, lui dis-je; si nos ennemis étaient poursuivis, est-ce qu’ils perdraient leur temps à rester à l’ancre?» Pour toute réponse, il colla son visage à la petite lucarne près du gouvernail, et je l’entendis qui répétait: «Oui, oui, c’est un steamer; regardez plutôt.» Cette fois, le cœur commença à me battre avec violence; je m’approchai, à mon tour, de la lucarne, et je distinguai, en effet, un navire qui pouvait se trouver à environ deux milles au large. Je me sers du mot navire, parce que je ne lui voyais laisser aucune trace de fumée derrière lui. Ma joie se calma même aussitôt, et le doute me revint à l’esprit. Je me dis, alors, que c’était tout simplement un navire voguant vers Hong-Kong, Canton ou Macao. «Qui pense à venir nous secourir? me disais-je. Qui pourra nous découvrir à bord de cette jonque, ressemblant à tant d’autres qui sillonnent ces parages?» Cependant, quelques efforts que je fisse pour contraindre mon agitation, je ne pouvais détacher mes yeux de la lucarne.

A ce moment, Than-Sing dit encore entre ses lèvres: «Ils s’en vont! ils s’en vont!» Mais j’étais d’une incrédulité désespérante. Il est difficile de revenir à la vie lorsqu’on a été si longtemps à l’agonie. «Et pourquoi s’en iraient-ils? lui disais-je.—A cause du steamer, me répondait-il.—Mais je vous dis que cela n’en est pas un.—Si, je vous assure que je ne vous trompe pas.—D’abord, il n’y a pas de fumée; vous voyez bien que c’est un navire.—Cela ne fait rien; les pirates s’en vont. Écoutez.» Le silence se faisait en effet autour de nous, car l’on n’entendait plus que par intervalle un murmure de voix qui allait toujours s’éloignant. Pourtant, les pas d’un homme se faisaient encore entendre. J’élevai les bras en l’air pour soulever le panneau; je voulais voir; mais Than-Sing me retint, jugeant plus prudent, en cette circonstance, de nous faire oublier. Au même instant, le panneau fut ouvert avec précipitation, et une figure aux traits bouleversés apparut à nos yeux. C’était le cuisinier du bord, que l’alerte répandue parmi l’équipage forçait d’abandonner ses utiles fonctions. Il parla en gesticulant, et avec une volubilité de paroles que l’émotion entrecoupait. Il disait à Than-Sing (je l’ai su depuis): «N’ayez pas peur... vous allez être sauvés... c’est un steamer...» Il était resté le dernier; mais le sentiment de la conservation l’emporta sur le désir qu’il pouvait éprouver de converser plus longtemps avec nous, il s’enfuit au plus vite pour rejoindre les autres. Je poussai alors une exclamation de joie impossible à rendre; plus prompte que la pensée, je m’élançai sur le pont. Il était bien vrai, nous étions seuls sur la jonque, laquelle se trouvait engravée dans le sable. Le but des pirates, en s’arrêtant en cet endroit, avait été de faire une provision d’eau douce, lorsqu’aux premières lueurs du jour, un steamer, masqué jusque-là par une pointe de terre, leur apparut. Ce steamer avait jeté l’ancre et déjà il envoyait des embarcations pour reconnaître la côte. C’est alors qu’effrayés du danger qui les menaçait, et ne pouvant démarrer, les pirates avaient préféré fuir en abandonnant leur jonque. Ils avaient gagné la terre en entrant dans l’eau jusqu’à mi-jambes; nous les apercevions encore très-distinctement grimper en toute hâte le long du versant de la montagne. Ils traînaient avec eux ce qu’ils avaient pu emporter de leurs rapines; les uns étaient chargés à dos, les autres portaient des fardeaux sur la tête ou sur les bras.

J’étais dans un saisissement qui ne peut se dépeindre. En les voyant ainsi disparaître, mes yeux se tournaient alternativement vers nos ennemis qui fuyaient et vers le steamer qui nous apportait sans doute la délivrance. Je joignais les mains en les serrant avec ivresse, mon cœur se dilatait, je jetais dans l’air des exclamations bruyantes, je prononçais des paroles incohérentes; enfin, je regardais dans la montagne, je regardais le steamer; j’aurais voulu, comme dans un conte de fées, m’y trouver transportée. Cependant, aucune embarcation ne se détachait pour venir à notre rencontre; mes pieds ne tenaient plus en place. Je jetai la vue vers la pointe de terre près de laquelle le steamer semblait rapproché, et je dis à Than-Sing: «Allons là-bas, ils nous apercevront peut-être; il n’y a qu’un peu d’eau à traverser, nous ferons comme les pirates; venez! venez!» Je ne voyais que la distance, je ne mesurais pas la difficulté. Mais Than-Sing me répondit: «Non, c’est inutile, ils vont venir.—Ils vont venir!» disais-je. Puis j’attendis une minute, et, cette minute passée, je répétais les paroles que j’avais dites un instant avant, et Than-Sing me répondait avec son flegme habituel: «Ils vont venir, calmez-vous, ils vont venir.» Ce sang-froid m’exaspérait; je ne comprenais pas qu’il nous fît perdre un temps précieux, en n’allant pas au-devant du secours que le ciel nous envoyait. Je tentai une dernière fois de le persuader. «Écoutez, lui dis-je, prenons le petit canot; il me semble qu’avant une heure d’ici, nous pourrions aborder le steamer. Songez donc, si les pirates allaient revenir nous faire prisonniers, ce serait la mort cette fois! Venez. Voulez-vous? Je vous en supplie!» Et je regardais le steamer avec avidité.—«Non, me répondait-il toujours avec le même calme, c’est un steamer; attendons; je vous dis qu’ils vont venir.» J’étais désespérée; c’était la première fois qu’il s’élevait un débat entre nous deux. Si j’avais su nager, je crois que j’aurais eu le courage de me jeter à la mer pour tenter de me sauver. Je regardais le petit canot avec envie. Mon salut ne me paraissait véritablement assuré que lorsque je ne foulerais plus ce plancher de malheur. Je me dirigeai vers l’arrière de la jonque, où il était amarré, et je l’examinai comme mon unique ressource; je ne tremblais pas à l’idée de me voir seule au milieu des flots, je me demandais simplement si je serais assez forte pour le conduire; je me sentais le courage du désespoir, surtout lorsque je portais mes regards vers la montagne, sur le versant de laquelle quelques pirates apparaissaient encore.

Tout à coup, Than-Sing me saisit le bras en m’arrêtant dans ma pantomime désespérée: «Tenez, regardez, regardez là-bas! me dit-il; voyez-vous trois canots?» Je tournai les yeux dans la direction qu’il m’indiquait, et je vis, en effet, trois canots, lesquels après avoir fait un circuit, semblaient se diriger vers nous. Je suivais avec anxiété leur marche progressive, une idée subite me vint. Je me dépouillai de mon premier vêtement, et je l’attachai en toute hâte au bout d’un long bambou pour attirer l’attention de l’équipage du steamer. Je me disais au milieu de mes transports de joie: «Nos yeux nous trompent peut-être: ces canots qui paraissent venir à nous ne peuvent-ils pas tout à coup changer de route?» Alors, courant à l’arrière de la jonque, qui était le point le plus en vue, je me mis à agiter avec frénésie mon signal improvisé, puis je le fixai bien vite entre deux planches. Quelle émotion! mon cœur battait avec tant de violence, qu’en quelques instants j’avais épuisé mes forces. Il n’y avait plus à en douter, on venait pour nous sauver. Notre jonque était la seule qui existât sur le rivage; quelques minutes encore et nous allions pouvoir distinguer la forme et la couleur des vêtements de ceux qui montaient les embarcations. Than-Sing, qui se tenait tout près de moi, croisait ses mains en signe de prière; sa bonne figure exprimait la joie la plus vive. Une idée me vint à l’esprit: c’est que la vue de son habillement chinois pouvait être d’un mauvais effet et nous compromettre; je le priai de se dissimuler le plus possible; il comprit ma pensée, car sans mot dire il se retira à l’écart. Mes yeux, perçant la distance, commencèrent, quoique faiblement, à apercevoir les mouvements des rameurs, mais il se fit un temps d’arrêt dans la marche des canots; les rames, d’une seule manœuvre, furent relevées debout; une crainte se glissa dans mon âme: allaient-ils virer de bord et retourner au steamer? Je portai mes mains à la hauteur de mes yeux pour abriter ma vue qui était gênée par le soleil, quand une des plus effroyables détonations retentit, en même temps qu’une fumée blanche et épaisse enveloppait, comme dans un nuage, les trois embarcations. A cette attaque inattendue, surprise, épouvantée, mes jambes fléchirent sous moi, et je tombai sur mes genoux, en criant, dans un paroxysme violent de frayeur: «Than-Sing! ils viennent pour nous tuer! Nous allons mourir!!!» Mais à peine avais-je proféré ces cris de désespoir, qu’une rage subite plus forte que la douleur s’empara de moi. En moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire, je m’étais dit: «Puisque mon malheur est à son comble, puisque je suis abandonnée de Dieu, puisqu’il faut que je meure, eh bien! je veux qu’ils me voient, qu’ils me tuent bien en face!» C’en était trop, je m’élançai à la même place où j’étais quelques moments auparavant. Mes yeux étaient secs et ardents; de la main droite, je saisis ma casquette et je l’agitai en l’air avec frénésie. Oh! alors, surprise! surprise inouïe! Au lieu d’un nouveau feu, des hourras formidables et prolongés parviennent à mes oreilles. Ce cri, partant des canots est répété par trois fois différentes, ce n’était pas un rêve cette fois, il me révéla que nos sauveurs étaient des Anglais; tous les hommes d’équipage se découvraient et agitaient leurs chapeaux en signe de salut; j’étais reconnue, j’étais sauvée!

CHAPITRE VIII

Récit du capitaine Rooney.—Expédition sur la côte.—Villages incendiés.—La mère des pirates.—Mort d’un Chinois.—The lady Mary Wood.—Retour à Hong-Kong.—Protection du consul.—Visite de Than-Sing.—Adieux du capitaine Rooney.

Comment peindre ce que j’éprouvai alors! mon âme succombait sous l’excès de ce bonheur inattendu; et sans parole, presque sans pensée, je sentais des larmes baigner mon visage. En ce moment, les canots abordaient, c’étaient les soldats de la marine anglaise. Les officiers, le capitaine Rooney en tête s’élancèrent aussitôt vers moi avec des marques du plus vif intérêt. Ayant aperçu Than-Sing qui se tenait à mes côtés, plusieurs marins lui montrèrent le poing, le prenant pour un pirate oublié par les siens; mais j’étendis la main, de peur qu’on ne fît un mauvais parti à mon compagnon d’infortune, et le capitaine Rooney se hâta d’expliquer aux officiers quel était le marchand chinois, et combien sa conduite était digne d’éloges.

Lorsqu’on vit que je n’étais pas trop faible pour me mettre en route, l’on me fit descendre dans l’une des chaloupes pour nous conduire au steamer. Je m’éloignai donc à tout jamais de la jonque, où je serais morte peut-être quelques jours plus tard, si le ciel n’eût mis une fin si heureuse et si brusque à mes épreuves, et ne m’eût témoigné son ineffable miséricorde en m’envoyant un secours inespéré. Pendant ce trajet, les officiers, qui parlaient français, m’expliquèrent pourquoi j’avais douté si longtemps de la présence du steamer; ils avaient abaissé la cheminée afin de pouvoir mieux surprendre les pirates. Ils me félicitèrent de ce que j’avais eu le courage, après avoir essuyé un coup de feu de leur part, de m’être mise encore en évidence pour me faire reconnaître, ajoutant que c’était grâce à ma chevelure blonde, qu’ils m’avaient reconnue. Jusqu’alors, ils m’avaient prise pour un Chinois qui donnait l’alarme aux autres. Enfin, mes sauveurs témoignaient une joie bien vive du succès qu’ils venaient de remporter. J’appris qu’à Hong Kong on me croyait morte, ou, pour le moins, emmenée dans l’intérieur de l’empire pour y être vendue. Eux-mêmes, me disaient-ils, n’avaient pas l’espoir de me retrouver.