Nous étions à moitié de la distance qui nous séparait du steamer et de la jonque, que cette dernière était déjà la proie des flammes. Peu après, nous abordions. Les soldats poussaient de longs hourras, auxquels les marins répondaient avec non moins de chaleur. Bien que je fusse très-émue des marques de sympathie dont j’étais l’objet, j’étais presque honteuse en me voyant dans un état si misérable, et ce fut en baissant la tête que je traversai un rang de personnes notables de Hong-Kong, venues à bord pour voir de plus près les résultats de l’expédition. Mais je pus bientôt me dérober à tous les yeux, en me retirant dans une cabine qu’on avait disposée à mon intention. Une fois seule, je me hâtai de faire disparaître les souillures de ma captivité en mettant des vêtements préparés pour moi. Je me regardai dans un miroir; c’est à peine si je pouvais me reconnaître, tant mes traits étaient changés et maigris. Un cercle bleuâtre cernait mes yeux, ma peau était noircie par le hâle de la mer. Je dus renoncer pour le moment à réparer complétement le désordre de ma chevelure, qui demandait un soin tout particulier. Pendant ce temps, les trois embarcations qui avaient effectué ma délivrance repartaient de nouveau pour aller incendier deux ou trois villages sur la côte, villages connus pour servir de repaires aux pirates.

Les détails qui vont suivre sont racontés par le capitaine Rooney lui-même; c’est le récit exact qu’il fit aux autorités anglaises et au vice-consul de France, après la catastrophe. J’ai pensé qu’en le reproduisant fidèlement, comme l’ont fait les journalistes de Hong-Kong dans leurs feuilles, il retracerait mieux que je ne pourrais le faire la marche des deux expéditions dirigées à ma recherche et à celle du Caldera.

Laissons donc parler M. Rooney:

Extrait de l’Overland China Mail, de Hong-Kong.

Nous avons parlé d’un navire qui s’était perdu sur la côte occidentale. On a su depuis que ce navire était chilien et s’appelait Caldera. Le récit suivant de sa capture par les pirates chinois a été fourni par le capitaine Rooney:

«Le jeudi 5, à cinq heures du matin, le Caldera quitta Hong-Kong pour se rendre à San-Francisco avec un équipage de dix-sept hommes et trois passagers, une dame française et deux Chinois. A quatre heures, le baromètre baissant et le temps prenant un aspect menaçant, je diminuai la voilure et me préparai à subir une forte brise. A minuit, il ventait violemment, et le 6, avant le point du jour, nous courions sous la grande voile de hune à moitié carguée au milieu des lames qui nous battaient en travers. Pendant toute la journée, le vent continua à souffler avec violence; notre grand mât de hune et notre mât d’artimon furent brisés au ras du pont et le navire commença à faire eau en abondance. Cet état de choses continua jusqu’au samedi à quatre heures de l’après-midi. En ce moment, la terre se montra à deux milles vers le nord; le vent soufflait sud-sud-ouest. Je pensai que le meilleur parti à prendre était de me réfugier au plus vite dans une baie que je voyais sous le vent, de réparer là mes avaries et d’y laisser reposer mon équipage épuisé de fatigue. Je réussis à atteindre cette baie et j’y jetai l’ancre à environ six heures de l’après-midi; les hommes se mirent aussitôt aux pompes. Ils y étaient encore à dix heures du soir, lorsque trois jonques chinoises vinrent accoster le Caldera, jetèrent sur le pont leurs pots à feu, montèrent des deux côtés à l’abordage et firent prisonniers tous les hommes qui étaient sur le pont; puis ils s’emparèrent de moi et de ceux qui étaient dans leur lit, nous lièrent les mains derrière le dos et demandèrent si le navire était anglais. Sur notre réponse négative, ils nous dirent que c’était heureux pour nous, car, si le navire avait été anglais, ils nous auraient tous massacrés. Le 7, au point du jour, ils nous forcèrent de lever l’ancre et de les suivre dans une autre baie où nous mouillâmes par une profondeur de trois brasses. Là, ils se mirent à piller la cargaison du navire. Mais, dans la matinée du 9, une flotte nombreuse de jonques parut en vue, et les trois jonques qui nous avaient capturés s’éloignèrent. Cette flotte n’en comptait pas moins de trente-cinq. Elles s’emparèrent de tout ce qu’elles trouvèrent à leur convenance et furent bientôt remplacées par quelques autres jonques de moindre grandeur, que d’autres suivirent encore jusqu’à ce qu’il n’y eut plus rien à prendre dans le navire; alors les dernières arrivées se mirent, faute de mieux, à enlever le cuivre. Une de celles-ci, le mercredi suivant, s’empara de la dame française et d’un des deux Chinois passagers à bord du Caldera. Dans l’après-midi de ce même jour, j’obtins d’un des bateaux pirates qu’il me prît à son bord avec mon charpentier et qu’il nous conduisît à Macao. J’y arrivai le lendemain jeudi, et je fis connaître ma situation au capitaine du port et au gouverneur; mais il me dirent que je ne pourrais trouver aucune assistance dans ce port. Cela me détermina à partir immédiatement pour Hong-Kong, où j’arrivai à minuit, vendredi dernier.»

Aussitôt que le capitaine Rooney fut arrivé, il se rendit en toute hâte chez ses agents, MM. Williams, Anthon et Cᵉ, et chez M. Haskell, un des associés, et qui remplissait, à Hong-Kong, les fonctions de vice-consul de France. M. Haskell se transporta immédiatement à bord du vaisseau de S. M. B. le Spartan, et, après une entrevue avec sir William Hoste, qui lui promit l’assistance d’un détachement de ses hommes, il alla réveiller M. Walker, de la Peninsular and Oriental Company, qui frêta la Lady-Mary-Wood pour aller à la recherche du Caldera. M. Rooney se rendit aussi chez le lieutenant-gouverneur, qui donna ordre à M. Caldwell, interprète, d’accompagner l’expédition et de prendre sous sa garde comme prisonniers les deux Chinois qui avaient amené le capitaine Rooney à Macao et l’avaient de là accompagné à Hong-Kong, pour y recevoir 50 livres sterling de récompense qu’il leur avait promises.

En conséquence, le lundi suivant, à 9 heures 30 minutes du matin, la Lady-Mary-Wood appareilla, ayant pris à bord quatre-vingts blue-jacket (soldats de marine), sous le commandement du lieutenant Palisser et de MM. Olivier et Rogers; elle quitta le port à la hauteur de la pointe sud-ouest de Lantao (ty-ya-san); une jonque de la côte occidentale fut aperçue voguant vers la Lady-Mary-Wood. Quand elle l’eut rejoint, on vit qu’elle avait à bord le subrecargue et l’équipage du Caldera. Cette jonque avait fait prix avec ces dernier de 400 livres sterling. Les matelots furent pris à bord de la Lady-Mary-Wood, et la jonque continua sa route sur Hong-Kong, avec une lettre de M. Caldwell.

Les faits qui suivirent ont été racontés en ces termes par un témoin oculaire:

«La Lady-Mary-Wood vint le soir jeter l’ancre dans un mouillage où nous ne remarquâmes rien autre chose que l’absence totale de toute voile le long de la côte. Pas une seule, ni petite ni grande ne s’était laissé voir depuis que nous avions quitté le voisinage de Macao jusqu’au moment où nous entrâmes à Koo-Lan. Comme la nuit arrivait, on ne put rien entreprendre ce soir-là, d’autant plus que le capitaine Rooney n’avait pas une idée très-exacte de l’endroit où il avait laissé son navire. En attendant, les embarcations furent mises en état: c’étaient la chaloupe du Spartan, dans laquelle il y avait un canon de six, et trois canots du steamer. A peine le jour levé, des débris des mâts du Caldera se montrèrent flottant sur les vagues à environ deux milles du steamer. Ils étaient tout noirs, d’où l’on pouvait conclure que le navire avait été incendié, en vue de s’emparer du cuivre et du fer employés dans sa construction. A neuf heures du matin environ, les quatre embarcations prirent le large escortées par soixante-dix hommes, et, après une longue traversée, elles abordèrent dans le voisinage de quelques huttes de pêcheurs dont les habitants gagnèrent aussitôt les montagnes. On se mit à leur poursuite, et ce ne fut pas sans peine qu’on parvint à en saisir un. Il fut amené à M. Caldwell qui, toutefois, ne put en tirer aucun renseignement, si ce n’est que le navire «avait été brûlé depuis plus d’un mois.» On lui permit de s’en retourner, et la chaloupe, accompagnée de deux embarcations, se dirigea vers le village de Choo-Koo-Mee, distant d’environ huit milles du steamer. La chaloupe marchait à un mille à peu près en avant de la seconde embarcation; elle fut rejointe par la troisième; la quatrième, sous le commandement de M. Rogers, fut laissée en arrière par mesure de précaution.