Le restant de la population se compose d’Américains, Français, Anglais, Allemands, Hollandais, Mexicains, Chiliens, etc., etc.

Jackson street est l’une des rues de San-Francisco la plus curieuse à voir; elle a gardé, dans toute sa longueur, les constructions primitives en bois, et ses habitants ont cela de particulier, qu’ils tiennent presque tous des restaurants-buffets, connus dans le pays sous la dénomination de bar. C’est surtout le soir, à la clarté du gaz, que ces établissements présentent un coup d’œil extraordinaire; les mineurs, après une tournée heureuse dans les placers, viennent s’y réunir et s’y délasser de leur pénible labeur; cet assemblage de gens de différents pays offre le spectacle le plus étrange; c’est un tumulte de voix parlant plusieurs langues, une variété de costumes impossibles à décrire. Les Mexicaines, les Péruviennes, les Chiliennes, les Négresses et les Chinoises, revêtues de robes à falbalas, sont confondues avec ces hommes qui boivent ou dansent, en poussant de grands cris de joie et avec force trépignements de pieds, au son d’une musique infernale. Pour peu que vous vous arrêtiez devant la porte d’un de ces bouges de plaisirs, à contempler ces réunions grossières et burlesques, vous ne tardez pas à être témoin d’une querelle terrible qui s’élève comme une bourrasque à la suite d’un éclat de rire; de même que l’éclair précède le coup de tonnerre, la mêlée devient bientôt générale, et vous n’avez que le temps de vous sauver, car le quartier est troublé pour toute la soirée; le sang coulera à la suite d’un formidable combat au couteau et au revolver, dans lequel de nombreuses victimes sont laissées sur le pavé.

Les maisons de jeux sont en très-grand nombre à San-Francisco. C’est là encore qu’il est curieux d’observer cette population. Je visitai l’intérieur de ces établissements et je pus voir, à la lumière des lustres de cristal, le contraste de toutes ces figures blanches et bronzées: le mélange de ces sociétés avait réellement un cachet des plus bizarres. Ainsi, autour de plusieurs rangs de tables tenues par des banquiers, et devant lesquelles étaient amoncelées des piles d’or, de monnaies et de lingots, se coudoyaient, se pressaient, se bousculaient, armés comme des corsaires ou des brigands calabrais, gentlemen, mineurs et matelots. Chacun pris dans la foule avait son type; mais ce qu’on remarquait avec étonnement, c’est que la plupart, dans ces réunions, suivaient un enjeu quelquefois considérable sans qu’aucune passion réelle se lût sur leur physionomie, tant il est vrai que l’or, en ces temps de bonne moisson, avait peu de prix aux yeux de ces hommes. Lorsque ces maisons commencèrent à s’ouvrir, au moment où la fièvre de l’or régnait dans toute sa force, le jeu engendrait souvent des rixes violentes, et plus d’une fois, les joueurs trop heureux n’y reçurent pour payement que la balle d’un pistolet logée dans leur cervelle.

Il fut longtemps question de fermer ces maisons; mais comme le gouvernement percevait des sommes énormes de celles qu’il tolérait, on conçoit que ces apparences de morale soient longtemps restées à l’état de projet.

Les jeux sont variés; ainsi les Mexicains jouent principalement au monte, les Français, au trente et quarante, à la roulette, au vingt-et-un, au lansquenet, et les Américains, au pharaon. Je ne puis oublier la physionomie des individus qui, avec la foule des joueurs, composent le personnel de ces maisons; le gambler occupe le premier rang; c’est, autrement dit, le banquier de la table, il la tient pour son compte ou pour celui d’un autre; dans ce dernier cas, il peut gagner de huit à douze dollars par soirée; vient ensuite le paillasse, chaque table en a toujours à ses gages un ou deux; on les voit jouer sans discontinuer pour mettre la partie en train et amorcer les visiteurs; ils gagnent quatre à cinq dollars par jour. Les ramasseurs de morts méritent aussi d’être cités; ils sont en majeure partie Américains, et cette dénomination leur vient de ce qu’ils s’emparent des pièces qu’un joueur favorisé par la chance aurait laissées par inadvertance sur la table. Ces ramasseurs suivent d’un œil vigilant chaque coup de la partie, et lorsque le banquier annonce une nouvelle séance, si une pièce semble oubliée ou laissée sur le tapis, une seconde seulement, par un joueur distrait, un bras s’allonge vivement dans la foule et va saisir cette pièce, qui passe rapidement de la main au gousset. Les maisons de jeux foisonnent de ces individus, vivant de la sorte, au jour le jour; ils emploient mille stratagèmes pour détourner l’attention d’un novice qui veut tenter la fortune: c’est la plaie des joueurs non expérimentés; mais il arrive souvent que des rixes terribles sont la suite de leur fraude éhontée, car un joueur s’apercevant qu’il a été volé, dans un accès violent, tuera comme un chien un de ces impudents fripons.

Toutes ces maisons sont pourvues de bons orchestres, dont l’harmonie fait une agréable diversion avec le son de l’or.

Il est aussi une classe d’individus très-redoutée de la population, et qui infestent ces lieux de leur présence comme tout autre endroit public. Je veux parler des hommes connus sous le nom de la Bande noire; ils forment une société d’escrocs américains. Ce sont des voleurs émérites, fort bien vêtus, exerçant avec la plus complète impunité leur astucieux métier; s’ils entrent dans un de ces établissements, ce n’est pas pour perdre leur temps à tenter la fortune; ils trouvent plus commode de s’emparer de l’or répandu sur les tables et d’opérer ensuite leur retraite, avec le plus grand sang-froid. Les spectateurs et le personnel des gamblers sont foudroyés par tant de hardiesse, mais personne n’ose prendre au collet ces audacieux voleurs. Ces délits sont déjà depuis longtemps consacrés par la tradition, et le gouvernement local et la police sont encore dans un tel état d’enfance, que cette violence d’un petit nombre est tolérée; mais les méfaits scandaleux commis par les hommes de la Bande noire seraient trop nombreux à relater ici, s’il fallait en faire un récit complet; il suffira de dire que les policemen les laissaient agir dès qu’ils s’étaient fait reconnaître à eux. Chaque jour un commerçant avait à déplorer des pertes que plusieurs de ces coquins lui avaient fait subir. S’avisait-il de porter plainte?—ces voleurs cassaient, brisaient tout chez lui, enfin mettaient sa maison en ruine. Ils mangeaient de leur autorité privée dans les restaurants, buvaient, consommaient dans tous ces endroits publics; avec l’audace qui leur était connue, ils troublaient les réunions par toute sorte d’extravagances, et, bien que leurs excès eussent cependant diminué d’une manière sensible depuis les premiers temps, il n’existait encore, en 1852, aucun pouvoir régulier qui pût sévir contre eux.

A notre arrivée à San-Francisco, nous avions loué, ma sœur et moi, dans Montgomery-street, une petite chambre meublée que l’on nous fit payer trois cents francs par mois, ce qui nous semblait assez cher, attendu que l’eau y filtrait le long des murs et inondait notre lit en temps de pluie. Nous crûmes d’abord que la vue dont nous jouissions compenserait un peu la cherté du prix, car cette vue s’étendait sur la plus grande partie de la ville et des montagnes environnantes; mais peu de jours après, nous nous aperçûmes que nos fenêtres faisaient face à la maison d’un boulanger choisi par le comité de vigilance pour y établir son tribunal. Une corde enroulée sur une poulie fixée au premier étage était l’emblème de cette Thémis simple et sommaire, connue sous le nom de loi de Lynch. Un matin que je m’étais éveillée de bonne heure, je m’approchai de celle de mes fenêtres qui donnait sur la rue, et j’allais l’ouvrir lorsque mes yeux s’arrêtèrent avec effroi sur la maison qui me faisait face: deux hommes étaient montés sur des échelles et s’occupaient à la hâte de fixer à la poulie dont j’ai parlé une corde neuve et démesurément longue. Je ne devinai que trop la scène terrible qui allait se passer. A ce moment, des rumeurs lointaines commençaient à se faire entendre. Ne voulant pas être spectatrice de cette exécution, j’entraînai ma sœur, et nous sortîmes de la maison par une porte de derrière; un quart d’heure après nous étions dans la campagne: nous passâmes la journée chez des amis. Je sus bientôt que le coupable que la foule entraînait à grands cris était un Espagnol accusé d’assassinat. Ce tableau funèbre me fit une impression si horrible que ce jour même je m’occupai d’un autre logement. Cette terrible loi de Lynch, dont j’étais peu soucieuse de voir les fréquentes rigueurs, doit son nom à un individu nommé Lynch, qui en fut la première victime. On concevra facilement quelles fatales et nombreuses erreurs doit entraîner cet exercice illégal de la justice.

CHAPITRE III

Sacramento.—Le fort Sutter.—Indiens nomades.—Mary’s-ville.—Shasta-City.—Rencontre d’un ours.—Weaverville.—Les mineurs.—Les montagnes Rocheuses.—Yreka.—Retour à San-Francisco.