Après une année passée à San-Francisco, je voulus voir l’intérieur de la Californie; je commençai par visiter Sacramento, qui est construite sur la rive gauche du fleuve; cette ville de second ordre comptait déjà à cette époque de vingt à trente mille âmes. L’importance de son commerce est considérable; c’est l’entrepôt où s’écoulent les deux tiers des marchandises qui débarquent à San-Francisco. Comme cette dernière, Sacramento est bâtie moitié en briques, moitié en planches. Mais son climat est tout différent. Les chaleurs y sont plus fortes; ses alentours, rendus marécageux par suite du débordement de la rivière, produisent de terribles fièvres; à l’époque de la crue des eaux, ces plaines fertiles ressemblent à d’immenses lacs. Les chercheurs d’or firent d’abord irruption dans cette contrée malsaine, et beaucoup y trouvèrent la mort; aussi fut-elle abandonnée après les premières fouilles, qui seules furent productives.
Lorsqu’on veut se rendre à Mary’s-ville sans remonter la rivière, on prend une diligence; elles sont assez bien suspendues, mais ces routes sont si mauvaises, que les cahots sont fréquents. A vingt milles du chemin, l’on aperçoit le fort Sutter gardé par une tribu d’Indiens. Ces bandes nomades sont curieuses à observer; lorsque, par les fenêtres d’une diligence, on les voit s’avancer en troupeaux à travers les plaines, le contraste entre la vie sauvage et la vie civilisée fait que vous examinez avec plus d’intérêt leur bizarre accoutrement. Dans une halte que nous fîmes, j’eus l’occasion d’approcher de ces Indiens, et ce ne fut pas sans curiosité que je détaillai quelques-unes de leurs physionomies. La plupart d’entre eux n’expriment aucune intelligence; ils ont le teint d’un jaune foncé, un front bas, le nez plat, des cheveux noirs et abondants qui descendent presque à la naissance des sourcils; les yeux un peu ronds et noirs, et leur regard, quand il n’est pas empreint de mécontentement, a l’expression étonnée du regard de l’enfant. Leur costume se compose de peaux de bêtes et de morceaux d’étoffes voyantes à dessins bizarres; ils portent en outre des vêtements qu’ils ramassent sur les chemins, et presque tous se couvrent de ces débris de la manière la plus grotesque; leurs bras et leur cou sont chargés de colliers, de bracelets, de coquillages, de verroteries, et jusqu’à des boutons, enfilés dans des bouts de ficelle; ils sont, du reste, malgré leur goût pour les ornements, d’une saleté répugnante. Ils habitent des huttes qui ont la forme d’un dôme; elles sont bâties avec de la terre et des branches d’arbres: une seule ouverture carrée et basse les laisse pénétrer à l’intérieur en rampant sur leurs genoux. Ils vivent là pêle-mêle, hommes, femmes, enfants et chiens, se nourrissant du produit de leurs chasses et de poissons, entre autres, de saumons pêchés dans la rivière de la Trinité; ils les font sécher pour leur saison d’hiver.
Ces Indiens ne mangent pas de viande fraîche; ils attendent qu’elle soit corrompue pour la faire cuire; ils préparent leur pain avec des glands de chêne; ces glands sont d’abord séchés et mis en poudre; ils font ensuite une pâte qu’ils cuisent simplement dans l’eau; ils mêlent aussi à leur nourriture des sauterelles et quantité d’insectes.
On rencontre aussi sur la route qui mène à Mary’s-ville, de ces indigènes que l’irruption des peuples civilisés a refoulés avec leurs instincts sauvages vers les régions désertes; cependant, bon nombre d’entre eux, attirés par la curiosité et cet amour du lucre qui est commun à la race humaine, ont fini par pénétrer dans les villes et se mettre en relation avec les nouveaux venus qui, insensiblement, les ont amenés à travailler dans les ranchos (fermes). D’autres sont restés en guerre ouverte, et des expéditions américaines ont été dirigées contre eux dans les reconnaissances qui étaient faites de certains points inexplorés du sol californien.
Au bout de huit heures de trajet, on arrive à Mary’s-ville, après avoir subi bien des fatigues sur les mauvais chemins qui y conduisent et avoir passé à gué plusieurs rivières.
Mary’s-ville est construite en bois, sauf quelques maisons qui sont en briques; elle est située sur les bords verdoyants de la Yuba; mais, sur ces rives enchantées, la chaleur est plus accablante et les fièvres sont plus terribles encore qu’à Sacramento; cette ville offre l’aspect d’un immense bazar destiné à alimenter les placers et les petits villages environnants.
C’est dans cette ville que m’arriva une aventure qui faillit me coûter la vie, à l’hôtel même où la diligence descendait tous les voyageurs. Nous étions à dîner, ma sœur, une autre dame et son mari; notre repas terminé, nous nous apprêtions à quitter la maison, lorsque nous entendîmes un affreux tapage; le maître de l’établissement, interrogé sur la cause de ce bruit, nous répondit qu’il était produit par une réunion de gentlemen de la ville. Comme nous étions au fait des mœurs américaines, la chose ne nous surprit en aucune façon; seulement, nous hâtâmes nos préparatifs de départ, afin de pouvoir nous échapper avant que les manifestations bachiques de ces messieurs se fussent produites plus à découvert, et afin aussi de profiter d’un clair de lune superbe pour nous remettre en marche; il n’y avait pas de temps à perdre, car déjà un bruit formidable d’assiettes et de verres brisés présageait une de ces redoutables fins de repas américains bien capables, certes, de désespérer les sociétés de tempérance; mais la bonne intention que nous avions de ne pas sortir sans payer nous porta malheur. Au moment où le maître de l’hôtel nous rendait noire monnaie, l’escalier qui conduisait à la pièce où se donnait le repas retentit du bruit de gens avinés qui roulaient plutôt qu’ils ne descendaient, au milieu d’un grand tumulte de cris et de vociférations. Nous cherchâmes à nous esquiver précipitamment, mais alors une mêlée s’engagea entre ces hommes armés de revolvers, et je me trouvai, sans trop savoir comment, séparée de mes compagnons. Au même instant, un coup de feu retentit, et le sifflement d’une balle vient effleurer ma chevelure; chacun de se sauver, de fuir dans toutes les directions, je veux fuir comme tout le monde, mais au moment de franchir le seuil de la porte, un nouveau coup de feu succède au premier, il vient frapper un individu qui tombe devant moi; effrayée à juste titre, je sors en courant, et ne sachant au juste où je dirigeais mes pas, au point que je fus quelque temps à retrouver mes amis. Ils étaient dans la plus grande inquiétude; ils me croyaient blessée, mais, Dieu merci, j’en était quitte pour la peur. Nous apprîmes bientôt que le meurtrier, dans son ivresse, avait ajusté un individu de sa bande, lequel s’était esquivé du côté où je me trouvais; le premier coup dirigé sur lui avait failli m’atteindre, et le second n’avait pu être évité par ce malheureux, qui avait reçu la balle dans l’aiselle gauche.
Le costume d’homme dont j’étais revêtue et la nuit presque noire où nous étions avaient contribué à tromper l’assassin; enfin, je l’avais échappé belle! Peut-être n’est-il pas hors de propos de donner la description du costume que je portais dans ces excursions et d’expliquer pourquoi je l’avais adopté. Il se composait d’un feutre gris de forme légère, d’un paletot de voyage proportionné à ma taille, de bottes à l’écuyère: telle est la mode en Californie. A ces bottes était adaptée une paire d’éperons à la mexicaine pour les mules dont on se sert fréquemment dans le pays; puis, des gants de daim et une ceinture en cuir pour mettre l’or, et dans laquelle était passé un poignard. Ce costume, assez pittoresque pour une femme, lui est de toute nécessité dans ces voyages à travers des contrées abruptes; il lui laisse, dans un moment de danger, une plus grande liberté de mouvement qu’elle n’en aurait sous des habits habituels. Jusqu’alors, je n’avais eu qu’à me louer de cette idée de dissimuler mon sexe; mais cette fois, il faut l’avouer, j’avais failli être punie bien sévèrement de ma témérité.
Comme on a pu en juger par le récit qui précède, l’ivresse, chez les Américains, offre les caractères de la folie la plus furieuse; dans leurs excès d’intempérance, ils dédaignent le vin; l’abus qu’ils font de l’eau de vie, du wiskey, du genièvre, de l’absinthe et des autres liqueurs fortes, produit chez eux cette exaltation de forcenés qui les rend si dangereux. Les vapeurs alcooliques qui leur montent au cerveau y font presque toujours germer des idées sanguinaires, et il n’est pas rare de voir des hommes d’un naturel paisible, dès que l’ivresse s’en est emparée, commettre des meurtres qui leur feraient horreur s’ils avaient leur raison.
Shasta-City, en se dirigeant vers le Nord, est une des plus petites villes de la Californie; elle est moins étendue que certains villages de la France; elle n’a à proprement parler, qu’une seule rue qui la traverse dans toute sa longueur, composée de chaque côté de maisons en bois, située à quelque distance de la Sierra-Nevada. Elle approvisionnait autrefois les riches placers environnants qui se sont, comme dans certaines parties de la Californie, vite épuisés; mais elle est restée un lieu de passage important par sa situation; c’est là que s’arrête le parcours des diligences, et, si l’on veut pousser au delà, on peut louer à Shasta-City ou acheter des mules qui vous transportent, avec vos bagages, à travers les petits chemins sinueux des montagnes.