A six heures et demie, Momus s'habille et va dîner en ville, car notre vieil ami a trois cent soixante-cinq invitations par an. Il ne dîne jamais chez lui. Aujourd'hui, c'est madame une telle qui le reçoit à sa table, demain ce sera M. Machin qui sera son hôte.

Et c'est bien naturel qu'on recherche la société de Momus; il est si gai, si fin conteur et en même temps si réservé dans ses gauloiseries! Il vous dit les choses les plus raides avec une naïveté telle, qu'on finit par les trouver toutes naturelles.

Ah! c'est qu'il en a vu et entendu! Vous comprenez qu'un monsieur qui a eu pour amis Roqueplan, Odry, Pottier, Arnal, Debureau père et fils, Lesueur, Levassor, Cham, Sainte-Foy (pour ne parler que des morts) doit avoir un stock d'anecdotes assez amusantes.

Toujours vêtu d'une manière irréprochable, cravate à la dernière mode, linge d'une blancheur immaculée, Momus cache bien les lustres qu'il doit avoir.

Personne ne possède autant et d'aussi belles connaissances que ce spirituel vieillard. Songez donc, il est contemporain de Scribe! Ouvrez un de ces gros albums qui sont sur ce guéridon et vous trouverez des dédicaces de Clairville, Thiboust, Barrière, Bayard, Duvert, Cogniard, etc, etc.

Momus ne possède qu'une seule chambre, comme je l'ai déjà dit plus haut. Et néanmoins, il trouve moyen de réunir dans cette unique pièce, le jour de sa fête, plus de cent personnes. Comment fait-il? Mystère. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'ils tiennent bien et ils tiennent bien ... à y venir, car je vous certifie que, cette nuit-là ... on est véritablement chez Momus, le dieu de la folie qui agite tellement ses grelots, qu'il les disperse aux quatre coins de la salle!

Et comment ne pas se dérider en compagnie de tous les comiques de Paris? Le petit tapis qui est devant la cheminée a été foulé par tous les grands artistes de la capitale. Ah! si un bourgeois voulait s'offrir un pareil intermède, il ferait pour sûr une brèche à sa fortune.

Tous les genres, hormis l'ennuyeux, se rencontrent chez lui. Voici Rousseil aux mâles et tragiques accents; voilà Théo, la divette des Variétés; ici Fusier, le gai compère; derrière lui, la bonne et honnête figure de Paul Legrand, dernier mime, le célèbre Pierrot; tous enfin se donnent rendez-vous chez le vieil ami qui, l'œil humide, les contemple d'un air paternel.