Une chose terrible pour l'artiste qui sait, c'est le souffleur qui «envoie» tout, prenant un temps pour une absence de mémoire et soufflant jusqu'à ce que le comédien ait dit le mot.
C'est horrible alors, de se sentir poussé l'épée dans les reins.
Un souffleur bien étrange, c'en est un dont on m'a raconté un fait, et qu'on pourrait dénommer: le souffleur patriote.
Voici pourquoi.
Un artiste parisien jouait un soir en représentation, dans une ville de l'Est.
N'ayant fait qu'un raccord, dans la journée, avec les comédiens de la troupe sédentaire, la pièce était loin d'être fondue, aussi à un moment donné, le spectateur initié aux choses de théâtre eut pu remarquer, ce qu'on appelle dans le langage des coulisses, un loup, c'est-à -dire le désarroi que procure parmi les acteurs une réplique omise ou une entrée manquée.
L'artiste, très ému, d'abord parce qu'on l'est toujours quand on joue en représentations dans une ville de province (la province se vante d'être plus difficile que Paris) et qu'ensuite, il jouait avec des acteurs qu'il ne connaissait pas, se trouble et quoique possédant une mémoire impeccable et, ce qui n'est pas à dédaigner au théâtre, l'esprit d'à propos, perd la tête et se voit dans l'impossibilité absolue d'enchaîner la situation par une phrase quelconque.
A Paris, cela eut été tout seul, avec un souffleur connaissant son métier, mais dans cette bonne ville, l'employé chargé de secourir les mémoires troublées heureux de voir l'artiste parisien patauger, lui chuchote au lieu de la phrase si anxieusement attendue:
—Hein? vous ne faites pas le malin, maintenant! comme en 70 ... devant les Versaillais!