Au mois de septembre de cette année-là , M. Deganne, le maire-impresario (comme Montbars dans le Mari de la débutante), se dit:—«Que pourrai-je bien faire, cette fois-ci, pour dérider le front royal?»
Et, se rappelant bien à point le goût fort prononcé que la reine avait toujours montré pour l'art cher à M. Talbot, il se dit, après avoir poussé le «Eurêka» classique: «Que la comédie soit jouée!»
Il prit sa bonne plume de Tolède et manda les comédiens ordinaires de Sa Majesté ... le public bordelais ... ou plus simplement, il engagea les premiers sujets du théâtre français de Bordeaux.
Après avoir mûrement réfléchi, pesé et jugé chaque pièce qu'on lui offrait, pour savoir si elles étaient assez anodines et incapables d'effaroucher les oreilles des jeunes filles et celles de la Reine Isabelle, ad usum puellarum et Reginæ, Monsieur le maire arrêta définitivement son choix sur L'Ãté de la Saint-Martin, la spirituelle comédie des spirituels Meilhac et Halévy, et sur le Mari de la veuve, la charmante pièce de Dumas père.
En tout: deux actes ... pas davantage ... la Reine désirant se coucher de bonne heure.
C'était bien, mais ce n'était pas tout; rien que de la comédie aurait pu ennuyer Sa Majesté, et de petits airs, pas longs, de fraîches ouvertures jouées entre chaque pièce, ça ne ferait pas mal, pensa M. le maire, qui songea immédiatement aux musiciens de l'orchestre du Casino ... Euterpe et Thalie ensemble, ça devait aller comme sur de bonnes petites roulettes.... Eh bien, non, ça n'allait pas comme sur de bonnes petites roulettes, il y avait un empêchement.
A cette soirée de gala n'assistaient que des invités, munis de cartes colorées portant la griffe de l'hôte, car, recevant dans son théâtre, M. Deganne était chez lui et par conséquent l'amphitryon; donc, impossible au vulgaire de pénétrer dans le sanctuaire sans le Sésame, représenté par un bout de carton.
Lorsque M. le maire parla d'envoyer quérir les violons, ses adjoints lui firent respectueusement observer qu'il n'avait pas le droit de priver le public de l'orchestre du Casino. En effet, la représentation de gala n'ayant lieu que pour la Reine et quelques heureux privilégiés, il restait encore un nombre considérable de gens, baigneurs, touristes, habitants, qui n'auraient su de la sorte où passer leur soirée; donc, faire ainsi relâche au Casino eût été un acte autocratique, et sous la République ... mais passons.
—Je ne peux cependant faire venir un orchestre entier de la vieille Burdigala! s'écria M. Deganne. Et un nuage sombre voila un instant le front, jadis si radieux, du premier officier municipal d'Arcachon.
Comme il était abîmé dans ses tristes réflexions l'imprésario officiel aperçut à travers les vitres de sa fenêtre, sur le mur voisin, une affiche du Casino où s'étalait ce nom: Galipaux.