C’est une quantité dont personne ne peut se faire une idée exacte. Tâchons pourtant de nous en rendre compte en nous servant de comparaisons. 2 millions de mètres cubes couvriraient toute la place Vendôme et s’élèveraient à la hauteur de 5 maisons posées les unes au-dessus des autres. 2 millions de mètres cubes couvriraient encore toute la chaussée des Champs-Élysées jusqu’à la hauteur des arbres, entre l’obélisque et l’arc de triomphe, ou bien tout le boulevard, depuis la Madeleine jusqu’à la Bastille, serait occupé jusqu’au premier étage des maisons. (Marques d’étonnement.)

Voilà ce que nous enlevions par mois. Il a fallu 4 mois pour les 400 000 mètres cubes du Trocadéro, tandis que nous en creusions 2 millions en un mois. Rendons justice, messieurs, aux hommes de science et de courage qui ont exécuté cet immense travail. Ils ont bien mérité de la patrie et de la civilisation.

Il y a quelques mois, nous dûmes annoncer à notre Assemblée générale que le canal serait ouvert le 17 novembre. Il l’a été, en effet, non sans difficulté, non sans de terribles émotions. Je n’ai jamais vu aussi clairement que la chute est bien près du triomphe, mais en même temps que le triomphe appartient à celui qui, marchant en avant, met sa confiance en Dieu et dans les hommes. (Bruyants applaudissements !)

Quinze jours avant l’inauguration du canal, les ingénieurs viennent me dire qu’entre deux sondages pratiqués de 150 en 150 mètres, au moyen de puits carrés où pouvaient se tenir douze hommes, on a découvert une roche très-dure qui brisait les godets de nos dragues. On nous a reproché de ne pas nous en être aperçus plus tôt. Est-ce qu’on pouvait faire des sondages plus rapprochés sur une longueur de 164 kilomètres ? A cette fâcheuse nouvelle, je cours à l’endroit indiqué. Il y existait une lentille de roche, s’élevant jusqu’à 5 mètres au-dessus du plafond du canal et ne laissant que 3 mètres d’eau. Que faire ? Tout le monde commence par déclarer qu’il n’y a rien à faire. D’abord, m’écriai-je, vous allez demander de la poudre au Caire, de la poudre en masse, et puis si nous ne pouvons pas faire sauter le rocher, nous sauterons nous-mêmes. (Rires et applaudissements.)

Les souverains étaient en route pour venir au rendez-vous : toutes les flottes du monde avaient été convoquées, elles allaient arriver ; il fallait à tout prix être en mesure de les recevoir. L’intelligence et l’énergie de nos travailleurs nous ont sauvés. Pas une minute n’a été perdue et tous les navires ont pu passer. (Applaudissements.)

Enchanté de ce résultat, le vice-roi vient me trouver et m’engage à faire les dispositions nécessaires pour recevoir les souverains et les étrangers, au nombre de 6000, que nous devions abriter et nourrir. Des hangars furent construits en quelques jours, pouvant contenir 600 personnes avec des tables toujours renouvelées et servies. Le vice-roi avait fait venir 600 cuisiniers et 1000 domestiques de Trieste, de Gênes, de Livourne et de Marseille. Il y avait aussi, en face du canal d’eau douce et du lac Timsah, un village de 25 000 Arabes qui donnaient également l’hospitalité sous des tentes. Tous ces préparatifs étaient faits, lorsque le 15, au moment où j’allais partir pour Port-Saïd, à 9 heures du soir, j’entends un bruit de pétards et de fusées qui éclatent. C’étaient les feux d’artifice qu’on avait apportés pour les fêtes et qui, arrivés trop tard par le chemin de fer, n’avaient pu être transportés, selon mon désir, en dehors d’Ismaïlia, dans les dunes. On les avait mis malheureusement dans le chantier de menuiserie et de charpentes qui occupait le milieu de la ville, et elle faillit devenir tout entière la proie des flammes. Deux mille hommes de troupes nous arrivent fort à propos et la ville est sauvée, grâce au moyen toujours employé à Constantinople et qui consiste à rafraîchir sans cesse, en inondant les murailles et les toits des maisons voisines.

Malgré nos efforts, la muraille chauffée tout autour, à une température extraordinaire, menaçait de propager l’incendie, lorsqu’on vint m’annoncer que sous le sol du chantier on avait caché dans le sable une bonne provision de poudre. Je recommandai de ne rien dire et de diriger les pompes de ce côté. Heureusement le vent tomba tout à fait et la ville fut préservée.

Le 16 novembre, 160 bâtiments étaient arrivés. Le lendemain matin, on devait assister aux prières des musulmans et des chrétiens. Deux estrades semblables avaient été préparées pour recevoir deux autels. Une troisième estrade était destinée aux souverains, aux personnages invités.

Les diverses dispositions étaient prises, quand arrive un coup de mer très-violent qui couvre d’eau toute la plage et entoure les tribunes. Nous ne savions comment nous tirer de là ; enfin avec du sable nous parvînmes à former autour des tribunes un espace libre et sec. On était ainsi entouré d’eau, et ce fut un spectacle magique de voir à leur arrivée les invités traverser ce lac improvisé.

C’était la première fois que l’autel chrétien et l’autel musulman se trouvaient en face, et que les deux clergés officiaient ensemble.