A ce propos, plusieurs personnes vont m’objecter les théâtres et les acteurs pour lesquels il a fait dernièrement de grandes dépenses. Mais c’est un moyen de civilisation. On civilise par la science, on civilise aussi par le plaisir. (Très-bien, très-bien.) Le vice-roi veut à tout prix une régénération des mœurs de son pays ; il veut réformer les harems qui sont une cause d’abaissement intellectuel et moral (marques d’approbation) ; il veut que les femmes jouent leur rôle dans la société. Il leur a déjà réservé dans les théâtres des loges dont il fera plus tard, je l’espère, enlever les grilles dorées.
Je lui sais beaucoup de gré, au nom de la civilisation française, de s’être adressé à la France pour amuser et instruire ses sujets. Il a compris que la femme, dans la société, est le premier élément de progrès.
Le vice-roi sent bien que la transformation des musulmans est empêchée par l’inégalité injuste qui existe entre l’homme et la femme. En Orient, le monde ne marche que sur une jambe ; c’est pour cela qu’on y est en retard. (Très-bien ! très-bien !)
Un jour, je me promenais à cheval avec le gouverneur de Suez, homme intelligent élevé en Turquie.
« Comment se fait-il que nous restions toujours au-dessous de vous, me disait-il attristé. J’ai des compagnons qui ont fait leurs études en France, en Angleterre ou en Allemagne ; pourquoi, une fois en Orient, font-ils comme les autres ? » En ce moment vint à passer, montée sur un cheval, la jeune fille du consul Anglais. « Lorsque vos femmes et vos filles galoperont ainsi à vos côtés, lui répondis-je, vous serez un peuple civilisé. » (Très-bien.)
J’ai dit la même chose au vice-roi, ce qui l’a frappé beaucoup. Il désire se servir des moyens qui ont civilisé les chrétiens, car la religion musulmane ne s’oppose pas au progrès. Un verset du Coran dit : Celui qui s’entête à vouloir faire toujours ce qu’a fait son père mérite les flammes de l’enfer.
Ismaïl est arrivé au pouvoir en 1863, avec les mêmes difficultés que son prédécesseur, en présence de l’opposition anglaise, mais il a su les surmonter, aidé par l’arbitrage de l’empereur qu’il avait bien voulu provoquer lui-même.
Nous sommes enfin sortis des difficultés politiques et nous avons obtenu le firman du sultan.
Dès lors, avec le concours de MM. Borel et Lavalley, grâce à leurs gigantesques inventions, nous avons fait marcher les travaux avec une activité qui, on peut le dire, n’avait pas de précédents dans l’histoire de l’industrie.
Nos dragues, dont les couloirs étaient aussi longs qu’une fois et demie la colonne Vendôme, enlevaient de 2 à 3 mille mètres cubes par jour, et comme nous en avions 60, nous parvenions à extraire par mois jusqu’à 2 millions de mètres cubes.