Peut-être ces gens étaient-ils là pour détrousser les passants. (On rit.) Mais ils me croyaient en danger, ils vinrent à mon aide, comme leur religion les y oblige. Ceci peut servir à l’étude du cœur humain.

Quand je rencontrais des groupes d’Arabes, je m’avançais seul vers eux ; je les saluais au nom de Dieu. Loin de me faire du mal, ils m’engageaient à venir dans leurs tentes, où je trouvais la meilleure hospitalité : les femmes faisaient sécher mes vêtements, me donnaient le café, etc. Dans chaque village je répandais en grand nombre une proclamation que j’avais fait imprimer pour appeler les populations au travail. Je leur disais que jusqu’à présent, ils avaient vécu comme des tigres, et que, s’ils voulaient, ils gagneraient beaucoup plus d’argent à venir travailler dans l’isthme, et courraient moins de dangers qu’à errer sur les grandes routes au risque d’attraper des rhumatismes ou des balles. Vous n’avez pas idée des ovations que me firent ces gens-là, sur toute la route. Sur la frontière d’Égypte, à El-Arich, les habitants me portèrent sur leurs épaules jusqu’au haut de la citadelle, où le gouverneur me donna l’hospitalité.

Les principaux de la ville m’accompagnèrent ensuite jusqu’à la limite de l’Égypte et de la Syrie, en chantant des psaumes et des cantiques.

Ces détails interrompent mon récit, mais l’attention avec laquelle vous m’écoutez m’engage à continuer. (Parlez, parlez.) A l’époque de la guerre de Syrie, en 1834, Ibrahim-Pacha avait eu à se plaindre de la population de Bethléem qui est catholique. Il avait envoyé aux galères tous les habitants en état de porter les armes, 400 jeunes gens et sans doute, comme fauteurs, une douzaine de vieillards. Étant président de la commission de santé, je voyais, à chacune de mes visites d’inspection, ces 12 vieillards et ces 400 jeunes gens qui entonnaient des cantiques en faveur de la France. Je leur demandai ce qu’ils voulaient, et ce qu’ils avaient fait. « Nous sommes emmenés en esclavage, me disaient-ils, parce que nous étions liés avec le chef Abougoch. » C’était un chef qui commandait le défilé où David tua jadis Goliath. Abougoch, issu d’une ancienne famille (elle remonte à 1100 ans) s’opposait de tout son pouvoir à la domination des Turcs sur ses compatriotes. J’allai trouver le vice-roi Méhémet-Ali ; j’intercédai officieusement auprès de lui en faveur de ces malheureux catholiques ; je le priai de les rendre à leurs familles. Méhémet-Ali me répondit : « Je ne peux pas vous promettre de faire tout ce que vous désirez et ce que je désire moi-même : je crains de blesser mon fils Ibrahim en renvoyant tous ces prisonniers qu’il a voulu punir de leur révolte ; mais soyez tranquille, chaque semaine, j’en remettrai cinq à votre disposition. »

Aussitôt que cette nouvelle fut connue dans Bethléem, ma porte ne cessa d’être assiégée par les femmes et les parents de ceux qui étaient détenus aux galères. Je ne pouvais pas sortir de chez moi sans être, comme les grands de l’antiquité, entouré d’une foule de malheureux qui venaient solliciter ma protection. Ils me pressaient de toutes parts, déchiraient mes habits. Cependant Ibrahim-Pacha continuait le cours de ses victoires au mont Taurus et l’on pouvait sans le blesser être plus généreux vis-à-vis des Bethléemitains.

Dans cet état de choses, j’imaginai d’aller un jour chez Méhémet-Ali avec mes vêtements tout en lambeaux. « Qu’avez-vous ? me dit le vice-roi. — C’est votre faute, répliquai-je, et je ne sais pas ce que cela peut durer. Tant que vous n’aurez pas mis en liberté mes protégés retenus aux galères, il en sera de même, et je ne suis pas au bout de mes peines, si vous ne relâchez que cinq prisonniers par semaine. » Enfin le vice-roi se rendit à mes prières et laissa tous ces braves gens retourner dans leur pays.

Trente ans après, dans le voyage dont je vous parle aujourd’hui, dès le premier jour de mon arrivée à Jérusalem, des vieillards en robe rouge viennent me saluer et me remercier en disant : « C’est toi qui nous as sauvés autrefois en détournant de nous la vengeance d’Ibrahim-Pacha… sois béni. » Bien que charmé de cette bonne rencontre, j’étais un peu chagrin de voir que des hommes de mon âge fussent déjà si vieux. (Sourires.) Il y avait alors à Jérusalem une centaine de cavaliers français et cinquante officiers d’état-major, accompagnant le général Ducros, appartenant au corps expéditionnaire français. Venus pour assister aux fêtes de Pâques, je les engageai à m’accompagner jusqu’à Bethléem.

Depuis les croisades on n’avait pas vu défiler dans les montagnes de Jérusalem, des cavaliers français, les trompettes en tête ; nous rencontrâmes échelonnés sur la route, de distance en distance, des jeunes gens d’abord, ensuite des hommes âgés qui augmentaient successivement notre cortège. A notre arrivée à Bethléem, la ville était en fête ; les femmes faisaient fumer l’encens devant les naseaux de mon cheval, et comme c’est l’habitude, répandaient le sang des agneaux dans les rues ; des fenêtres et des toits on chantait nos louanges selon la coutume orientale et notre chemin était jonché de verdure et de fleurs. Les officiers français ne cherchaient point à dissimuler leur émotion. Nous étions parvenus à la grotte de la Nativité, quand un vieillard se sépara des autres, et me présentant un enfant : « Voilà, me dit-il, un fils de ceux que vous avez sauvés. » (Bruyants applaudissements.)

Je vous remercie, messieurs. Croyez bien que si je vous dis ces choses, ce n’est pas pour provoquer vos applaudissements, c’est parce qu’elles ont été le commencement de cet élan et de cet enthousiasme universels que le temps n’a pu affaiblir, et qui ont mené à sa fin notre grande œuvre. (Nouveaux applaudissements.)

Ismaïl-Pacha, en arrivant au pouvoir, en 1863, se montra fort loyal à notre égard. Ce prince, comme son père, est un bon administrateur, et il se montra désireux de régulariser la situation de la compagnie.