A Damiette, je trouve un garde que j’emmène. « Et si je perds ma place ? me demande-t-il. — Je t’en donnerai une autre, » lui dis-je. (Rires approbatifs.) Il vient avec moi chez le gouverneur, qui, m’apprend-on, est au lit. C’est bon ! puisqu’il n’y a pas de gouverneur, nous sommes maîtres de la ville (nouveaux rires d’approbation) ; nous prenons des provisions et nous retournons à bord sur un canot. Quelques jours après, j’interroge le gouverneur sur la maladie grave qui le retenait au lit quand j’avais voulu le voir. Voici ce qu’il en est, me répondit-il : « J’avais envoyé une dépêche télégraphique au vice-roi pour l’informer que tu avais ramassé des hommes et réuni des provisions, pour les amener à Port-Saïd, et je demandai des instructions. « Imbécile ! me répondit le vice-roi, ce n’est pas ainsi qu’on écrit Saïd ! » Quand j’ai vu que la solution était si peu claire, afin de couper court à toute difficulté, je me suis mis au lit. » (Hilarité.)

Je reviens au départ du Caire de la Commission administrative chargée de prendre possession du terrain de l’isthme. On alla demander au chef des chameliers du Caire une centaine de chameaux. Il prétendit qu’il n’en avait pas. Lorsqu’on m’apporta cette nouvelle, j’étais occupé à exhorter mes compagnons à la patience envers les Arabes… J’interromps mon discours ; je vais trouver dans ma chambre le chef chamelier, je lui fais une telle peur qu’il se jette à genoux et me promet tout ce que je veux. Je l’emmène devant le gouverneur et je lui fais donner l’ordre de former notre caravane.

Nous arrivons au dernier village qu’on rencontre avant de quitter la basse Égypte. Pendant que mes compagnons étaient partis pour la chasse, on m’apprend qu’un officier de la police du Caire, homme qui nous suivait depuis plusieurs jours, s’était emparé de quelques-uns de nos chameliers et les avait emprisonnés la corde au cou.

Immédiatement je me rends vers lui, et en pleine place publique, après lui avoir demandé ses ordres qu’il ne put me montrer, je le traitai de façon à montrer à la population que j’étais au-dessus de lui. En Orient, il faut être le marteau ou l’enclume. Les jeunes gens du village et surtout les femmes se précipitèrent, avec de grandes clameurs, du côté de la prison, et ouvrirent les portes aux prisonniers qui reçurent chacun une guinée de 25 francs en indemnité du traitement qu’ils avaient subi. (Très-bien ! très-bien !)

Notre dernière station, avant de nous enfoncer dans le désert, était proche de Koreïn, sur la route de Syrie, où les philosophes grecs, les patriarches, de grands conquérants, la sainte famille et Napoléon Ier ont passé. Quelques-uns de nos hommes vont demander de l’eau et du lait. On leur répond qu’il n’y en a point. La vérité était, comme je le savais, que l’officier de la police du Caire, qui continuait à nous suivre, avait excité les habitants du village à nous refuser tous les approvisionnements. Je fais venir les principaux de la localité sous ma tente. En ce moment nous courions un grand danger, car on annonçait à Alexandrie que nous avions été assassinés et massacrés par les Arabes. Je n’en savais rien. Cependant j’eus la précaution de donner à entendre à mes visiteurs que je n’étais pas homme à me laisser toucher impunément. Là-dessus, après le café, je leur montre un revolver que j’avais dans mes bagages, contrairement à mes habitudes et pour en faire cadeau. Je fais ranger six bouteilles vides à une certaine distance, et des six coups de mon revolver je les brise, à la grande stupéfaction de mes hôtes. « Sachez bien, leur dis-je, que nous sommes vingt dans ma bande et que je suis le plus mauvais tireur de tous. Nous entrons dans le désert, où tout point noir sera pour nous une gazelle. » Personne n’est venu déranger notre voyage ; nous l’avons fait en toute tranquillité. Nous avons pris possession du terrain et donné le premier coup de pioche à Port-Saïd, au grand émoi de lord Palmerston.

En arrivant à Suez, le gouverneur de la ville, accompagné du chef de police que j’avais mis à la raison, me fit ses excuses.

Le vice-roi avait promis de nous donner 20 000 hommes ; mais en 1861 il fut si tourmenté, il y eut dans la diplomatie une telle animosité, qu’il me pria, et avec une certaine raison, de ne pas l’obliger à tenir ses engagements. Je lui conseillai moi-même d’user d’une grande prudence. C’est alors que je fis un voyage chez mes amis les Philistins, population de travailleurs solides et vigoureux, puisque Samson en était. (On rit.) Comme ils tiennent toutes les plaines depuis les confins de l’Égypte jusqu’aux montagnes de Jérusalem, ils ont toujours été l’effroi des voyageurs. Pourtant, il arrive souvent que les hommes, ainsi que les chevaux, ne sont méchants que parce qu’ils ont peur. (Rires.) Si vous leur apparaissez tout armés, ils vous tueront dans la crainte que vous ne vouliez les tuer. C’est bien naturel. Je cheminais à dromadaire, accompagné seulement de deux personnes ; en parcourant les dunes de Katieh, qui ont 30 ou 40 lieues de longueur, avec des hauteurs de 4 ou 500 pieds composées de sables extrêmement fins, nous nous égarâmes.

En poussant ma monture en avant de nos compagnons, je remarquai du côté de la plaine une route qui me parut être la route de Syrie. Je criai à mes compagnons, qui me suivaient à distance, de venir vers moi. A ma voix, quatre hommes armés de sabres et de pistolets sortent d’un bois où ils étaient embusqués, jettent leurs manteaux et se précipitent vers nous.

J’étais sur une hauteur. « Eh bien ! mes amis, leur demandai-je, pourquoi accourez-vous si vite ?

— Nous pensions, me dirent-ils, que tu étais égaré, et nous venions te secourir, parce que si la nuit te surprenait au milieu de ces dunes, il y aurait grand danger. »