Les hommes de lettres eux-mêmes, et les fonctionnaires retirés, qui généralement n’ont pas un sou dans les affaires, voulurent encourager nos efforts.

Le vieux comte de Rambuteau, aveugle, me disait un jour :

« Je n’ai jamais placé un centime dans n’importe quelle entreprise, cependant je vous ai pris deux actions.

— Ces deux actions me font plus de plaisir, lui dis-je, que cent mille autres achetées par un banquier, car elles me sont une nouvelle preuve de la sympathie de la France pour mon entreprise. » (Très-bien, très-bien.)

Je m’arrête ici un moment ; vous devez avoir besoin de vous reposer quelques instants.

La séance est suspendue. Quelques minutes après, M. de Lesseps reprend ainsi :

Nous arrivons à la seconde partie de cette conférence. Je dis : nous, parce que vous y prenez autant de part que moi. Il est certain que si votre bienveillance n’était là pour me soutenir, je parlerais avec moins d’aisance que je ne le fais devant vous. Je vous parle comme à des amis. (Applaudissements.)

Nous sommes arrivés au moment où la Compagnie est constituée financièrement. Le Conseil d’administration envoie une commission prendre possession des terrains. Nous nous présentons avec un exposé adressé au vice-roi, que les difficultés continuellement suscitées depuis la formation de la Société avaient poussé à bout, à ce point qu’il ne voulait plus nous entendre, et ne nous accordait que les audiences les plus courtes possibles. Pour lui donner connaissance de notre lettre, il fallut la mettre sur un fauteuil et la reprendre afin qu’il n’eût pas l’air d’avoir reçu notification de l’existence de la Compagnie. Comme je savais qu’au fond nous pouvions compter sur lui, nous restions toujours dans une extrême réserve. Nous partîmes pour le Caire, et lui pour la haute Égypte. Un jour il apprend que j’avais besoin de me rendre au Caire où il se trouvait ; aussitôt il fait monter son neveu, le vice-roi actuel, et son frère, en wagon avec lui, et presse tellement la marche du train que son frère lui dit : « Monseigneur, nous courons plus de danger sur ce chemin de fer qu’avec M. de Lesseps. » (On rit.)

Sans me comparer à Moïse, une chose m’étonnait, étant jeune, quand je lisais la Bible. On y voit, en effet, qu’il entrait chez Pharaon, le reprenait, le menaçait. Comment se fait-il, me demandais-je, qu’un si grand souverain ne mette pas ce gaillard-là à la porte, ou même qu’il le laisse s’approcher de lui ? (Nouveaux rires.) Voici pourquoi. En Orient, lorsqu’un prince a connu quelqu’un pendant son enfance, il ne peut pas lui interdire le seuil de sa maison. Aussi le vice-roi prenait-il le parti de s’en aller. Pendant longtemps, lorsque les difficultés surgissaient de toutes parts, rien ne l’ennuyait plus que de parler du canal ; il me demandait de rester plusieurs semaines sans le voir ; il disait à tout le monde de ne me rien accorder, pendant que sous main il permettait de me venir en aide. Ainsi, dans un campement où l’on nous refusait l’eau, un de nos ingénieurs ne put en obtenir qu’en menaçant de son pistolet le chef de barque intimidé. Devant ses ministres, le vice-roi s’indigna de cette conduite, qu’il approuvait, j’en suis certain. En public, il disait qu’il m’avait retiré son amitié ; qu’il défendait de nous secourir, etc. Un jour, en plein Conseil, il venait de faire une sortie de ce genre ; tout le monde avait quitté la salle, lorsque, dans un coin, le vice-roi aperçut le gouverneur de la ville. « Que fais-tu là ? lui demanda-t-il ; n’as-tu pas entendu ce que j’ai ordonné ? — Pardon, monseigneur, mais Votre Altesse l’a fait avec tant de violence qu’il est impossible que ce soit sa pensée. — Tu m’as compris, dit le vice-roi ; va-t’en, mais prends garde que si tu laisses soupçonner que j’ai pu t’autoriser à aider Lesseps, tu auras affaire à moi. » (Rires et applaudissements.)

Aussi, dès le lendemain, j’eus l’audace, du moins aux yeux du public, de faire chercher parmi les Européens les gens du pays qui étaient disposés à entrer à notre service. On avait chassé de nos chantiers tous les indigènes ; il ne nous était resté que des Français. Ils sont toujours solides au poste, nos compatriotes ! Sans eux, je n’aurais pas fait le canal qui est bien l’œuvre de leur science et de leur énergie. (Vifs applaudissements !) — Ce jour-là, je louai pour 1200 francs par jour un bateau à vapeur qui dépendait du gouvernement ; j’y embarquai des gens de toute espèce au nombre de deux cents ; je me mis à leur tête, et la police ne nous demanda pas nos papiers. En quittant le port, je n’avais pas osé réclamer un bulletin de santé, ne voulant pas me mettre à dos l’absolutisme sanitaire. Depuis la fameuse peste de Marseille, en 1750, on prend toutes sortes de moyens pour se garantir d’un mal qui arrive bien rarement et que les quarantaines n’empêchent jamais, lorsqu’il doit venir ; on s’entoure de précautions parfaitement inutiles et qui nuisent au commerce. (Marques d’approbation.) C’est ainsi que le premier bateau des Messageries impériales qui vient d’arriver des Indes par le canal a été retenu cinq jours à Marseille.