Lorsque je résidais, comme agent français, auprès de Méhémet-Ali, ce grand prince m’avait témoigné beaucoup d’affection, à cause du souvenir de mon père qui avait représenté la France en Égypte, après la paix d’Amiens, et qui avait concouru à l’élévation du binbachi Méhémet-Ali-aga, venu de la Macédoine, avec un contingent de mille hommes.

Le premier consul Bonaparte et le prince de Talleyrand, ministre des relations extérieures, avaient donné pour instruction à leur agent de chercher parmi les milices turques un homme hardi et intelligent qui pût être désigné, pour être nommé, par Constantinople, pacha au Caire, titre à peu près nominal, dont il pourrait se servir pour abattre la puissance des mamelouks, contraires à la politique française. Un des janissaires de mon père lui amena un jour Méhémet-Ali-aga, qui, à cette époque, ne savait ni lire ni écrire. Il était parti de la Cavalle avec sa petite troupe, et il se vantait quelquefois d’être sorti du même pays qu’Alexandre. Trente ans plus tard, le corps consulaire venant complimenter, à Alexandrie, Méhémet-Ali-Pacha, sur les victoires de son fils Ibrahim-Pacha, en Syrie, le vice-roi d’Égypte se tournant vers moi, dit à mon collègue : « le père de ce jeune homme était un grand personnage, quand j’étais bien petit ; il m’avait un jour engagé à dîner, le lendemain j’appris qu’on avait volé un couvert d’argent à table, et comme j’étais la seule personne qui pût être soupçonnée de ce larcin, je n’osais pas retourner dans la maison de l’agent français, qui fut obligé de m’envoyer chercher et de me rassurer. » Ce qui est très-beau dans la bouche d’un homme qui triomphait, avouant qu’on aurait pu avec raison l’accuser de larcin (on rit). — Telle a été l’origine de mes relations avec l’Égypte et la famille de Méhémet-Ali et par suite de ma liaison avec Saïd-Pacha. Son père était un homme extrêmement sévère qui le voyait avec peine grossir d’une manière effrayante, (nouveaux rires), et qui, pour prévenir un embonpoint excessif chez un enfant qu’il aimait, l’envoyait grimper sur les mâts des bâtiments, pendant deux heures par jour, sauter à la corde, ramer, faire le tour des murailles de la ville. J’étais la seule personne qui fût alors autorisée à le recevoir ; quand il entrait chez moi, il se jetait sur mon divan, tout harassé. Il s’était entendu avec mes domestiques, ainsi qu’il m’en fit l’aveu après, pour obtenir d’eux de se faire servir en cachette du macaroni, et compenser ainsi le jeûne qu’on lui imposait. Le prince était élevé dans les idées françaises : tête impétueuse et grande sincérité de caractère.

Quand Saïd-Pacha fut arrivé au pouvoir, mon premier soin fut de le féliciter. Deux ans auparavant, il avait été accusé de conspiration. Pendant qu’une conspiration se trame, on ne convient jamais qu’on en fait partie. Il s’était vu maltraité par le vice-roi ; sa famille avait été exilée ; les mécontents se réunirent autour de lui et… il fut obligé de s’échapper comme il put. Il vint à Paris, y habita un hôtel, rue de Richelieu, où je l’allai visiter. Sa situation, l’accueil que je lui fis et ses souvenirs d’enfance amenèrent dès lors entre nous une amitié vraiment fraternelle. Peu de temps après, il retourna en Égypte et lorsqu’en 1854 il fut appelé à succéder à Abbas-Pacha, il me fixa un rendez-vous pour le retrouver à Alexandrie, au mois de Novembre 1854. Je m’y rendis. Il me donna pour résidence un de ses palais et m’engagea à l’accompagner au Caire, en traversant le désert libyque avec une petite armée de 11 000 hommes.

Le vice-roi installa son camp sur les ruines de Marea au delà du lac Maréotis, j’allai le rejoindre, j’avais toujours mon projet en tête, mais j’attendais le moment favorable pour en parler, car je voulais auparavant mettre le prince au courant du système, nouveau pour lui, des associations financières anonymes, qui peuvent apporter dans un pays des capitaux, sans ôter au souverain son influence, et en l’aidant au contraire à augmenter sa puissance par des moyens destinés à favoriser la prospérité publique. Il fallait en outre me concilier la bienveillance de l’entourage intime du vice-roi, composé en grande partie des vieux conseillers de son père, plus habiles aux exercices du cheval qu’à ceux de l’esprit. Je faisais avec eux des courses au désert, mon talent d’équitation m’avait conquis leur estime. Lié avec l’ancien compagnon d’enfance de Saïd, son ministre Zulfikar-Pacha, élevé à la française et en état de tout comprendre, je l’initiai à mon projet, et il fut convenu qu’il m’avertirait, le jour où il trouverait opportun que j’en parlasse à son maître.

Deux semaines se passèrent et le jour indiqué, 30 novembre 1854, je me présentai dans la tente du vice-roi placée sur une éminence entourée d’une muraille en pierres sèches et formant une petite fortification, avec embrasures de canons. J’avais remarqué qu’il y avait un endroit où l’on pouvait sauter à cheval par dessus le parapet, en trouvant au dehors un terre-plein sur lequel le cheval avait chance de prendre pied.

Le vice-roi accueillit mon projet, m’engagea à aller dans ma tente pour lui préparer un rapport et me permit de le lui apporter. Ses conseillers et généraux étaient autour de lui. Je m’élançai sur mon cheval qui franchit le parapet, descendit la pente au galop et me ramena ensuite dans l’enceinte, lorsque j’eus pris le temps nécessaire pour rédiger le rapport, qui était prêt depuis plusieurs années. Toute la question se trouvait résumée clairement dans une page et demie, et lorsque le prince en fit lui-même la lecture à son entourage, en l’accompagnant d’une traduction en turc, et qu’il demanda son avis, il lui fut unanimement répondu que la proposition de l’hôte, dont l’amitié pour la famille de Méhémet-Ali était connue, ne pouvait qu’être favorable et qu’il y avait lieu de l’accepter.

La concession fut immédiatement accordée. La parole de Mohammed-Saïd valait un contrat.

En arrivant au Caire, il reçut au devant de la citadelle les représentants des divers gouvernements qui venaient le féliciter sur son avènement à la vice-royauté, il dit alors au Consul général d’Amérique : « Je vais vous damer le pion, à vous autres Américains, l’Isthme de Suez sera percé avant le vôtre. » Là-dessus il se mit à parler du projet. Le Consul général d’Angleterre paraissait fort ému. Étant présent à l’audience, et sur un signe du Prince, je fis remarquer que l’entreprise telle qu’elle était conçue, ne devait porter ombrage à personne, que tous les pays y concourraient également, s’ils le désiraient, par une souscription publique et que si j’étais chargé de former une compagnie financière d’exécution, c’était non comme français, mais à titre d’ami de l’Égypte et du vice-roi. Chaque Consul général s’empressa de transmettre la nouvelle à son gouvernement et la réponse fut l’envoi à Mohammed-Saïd de la grand’croix des ordres de presque tous les souverains. (Très-bien ! Très-bien !)

L’acte de concession fut alors légalement octroyé le 30 novembre 1854. Une excursion fut décidée pour explorer l’Isthme, le Vice-Roi m’adjoignit trois ingénieurs français qu’il avait à son service, MM. Mougel Bey, Linant Bey et Aïvas. Pour quatre personnes il ne fallait pas moins de 60 chameaux dont 25 chargés d’eau, pour traverser ce désert peuplé aujourd’hui par 40 000 habitants. Nous partîmes du Caire, nous traversâmes l’Isthme, du Sud au Nord, étudiant la nature du terrain, examinant la possibilité d’un nouveau tracé, car depuis les temps les plus reculés on n’avait songé qu’à un canal intérieur, du Nil à la mer Rouge, et non à un canal sans écluses creusé directement entre les deux mers. C’était le projet d’un canal fluvial et non maritime qu’avaient adopté les Saint-Simoniens et le Père Enfantin, auxquels on doit les études de 1847 et la reconnaissance de l’égalité de niveau des deux mers.

Les anciens projets, y compris celui de M. Lepère, ingénieur en chef de l’expédition française en Égypte, se servaient de l’eau du Nil pour la navigation du canal, au moyen de prises d’eau et d’écluses. C’était une erreur, et c’est ce qui fait que les projets américains pour le percement de l’Isthme de Panama ne pourront pas réussir, tant que l’on n’aura pas trouvé le moyen de couper simplement l’Isthme d’une mer à l’autre. Jamais, en essayant d’amener l’eau d’un fleuve intérieur à la mer, on ne parviendra à faire un canal maritime.