D’ailleurs, pour un parcours qui abrégera le voyage de 3000 lieues, il viendra nécessairement une époque où vous aurez peut être 100 bâtiments par jour ; le passage pour chacun exigera au moins une demi-heure, or il n’y a pas 100 demi-heures par jour. Puis les écluses sont une œuvre humaine qu’il faut entretenir, et réparer, d’où des chômages forcés, une grande consommation d’eau, et pas de certitude absolue. Je crois qu’aucun des projets américains actuels ne peut donner de bons résultats. Je le dis ici devant des représentants de l’Amérique, il faut que l’on se persuade bien qu’il n’y a aucune différence de niveau entre l’Océan Pacifique et l’Océan Atlantique, sauf la différence de la hauteur des marées sur les côtes. Laplace et Fourier l’ont nié pendant 50 ans devant toutes les Académies. (Très-bien ! Très-bien !) Nous avons parfaitement constaté qu’il n’y avait pas de différence entre la mer Rouge et la Méditerranée, sauf celle qu’occasionnent les marées. En Amérique c’est la même chose. Je le dis hautement : les Américains ne pourront réussir qu’après avoir sérieusement étudié la question. Ils ont tracé leurs projets en lignes rouges ou bleues sur la carte, sans faire ni sondages, ni nivellements, ni aucun des travaux qui ont précédé notre entreprise. Nous avons passé cinq ans dans le désert, fait ensuite toutes les études préliminaires avant d’appeler des capitaux, et nous n’avons formé la compagnie d’exécution qu’après le verdict de la science Européenne. Que les gens honnêtes qui s’occupent de l’Isthme américain fassent, eux aussi, ces longues études préparatoires et nécessaires. Le canal de Suez s’est fait, grâce au concours des hommes supérieurs et compétents que nous y avions appelés. Ils sont venus faire un devis que dans l’exécution on n’a pas dépassé d’un centime, entendez-le bien. La science l’a emporté sur tous les points. (Très-bien ! Très-bien !)
Notre première exploration fut longue et pénible, et le résultat final a été celui que mon instinct m’avait fait deviner, à savoir qu’il ne fallait pas se servir de l’eau du Nil pour la navigation du canal de Suez. Dans notre parcours, nous écrasions sous les pieds de nos chameaux les croûtes de sels des lacs amers. Ces lacs ont 40 lieues de tour, c’était évidemment l’ancien golfe d’Heropolis. C’est par ce désert converti en mer intérieure que, le jour de l’inauguration, le 17 novembre dernier, une flotte a passé, l’Aigle en tête. (Applaudissements.)
Ce bassin contient aujourd’hui deux milliards de mètres d’eau. En 1854, notre caravane qui le traversait, portait notre eau, nos vivres, des moutons et des poules ; hors ces animaux, il n’y avait pas même une mouche dans ce désert affreux. Le soir, nous ouvrions nos cages à poules, pleins de confiance et nous étions sûrs, le lendemain matin, que toutes nos bêtes viendraient se réunir autour de nous pour ne pas être abandonnées dans ces lieux désolés, où l’abandon est la mort. Lorsqu’on levait le campement le matin, et qu’au moment du départ, une poule était restée picotant au pied d’un buisson de tamaris, vite, elle sautait effrayée sur le dos d’un chameau pour regagner sa cage. (On rit.) Les Fellahs que j’avais emmenés étaient dans une inquiétude continuelle, car les habitants des bords du Nil ont la plus grande frayeur du désert. Eh bien, c’est ce désert que nous avons parcouru dans tous les sens, pendant deux mois, en décembre 1854 et en janvier 1855. Nous avons subi des coups de vent, mais je dois dire que les sables du désert n’ont pas des inconvénients aussi graves qu’on se plaît à le répéter ; ils sont moins incommodes que la pluie ou la grêle qui, dans nos climats, nous surprennent en route. J’ai parcouru les déserts de l’Afrique jusque près de l’équateur, j’ai fait 350 lieues, monté sur un dromadaire, dans la saison des vents du sud, et je n’ai jamais été arrêté par ces vents réputés si violents, même lorsqu’ils soufflent en plein visage.
Un de nos compagnons de voyage disait que telle était la pénétration du sable, qu’il entrait presque dans les boîtes de montres hermétiquement fermées. Un jour que le vent nous était arrivé tout d’un coup, au moment du déjeuner, nous nous étions enveloppés de nos manteaux pour faire tranquillement notre repas. Cet ingénieur, persuadé que le sable pénétrait par les moindres fissures, cherchait à se mettre bien à l’abri ; mais il avait laissé sans le remarquer un trou au-dessus de sa tête, par lequel je m’amusais à verser du sable (on rit). Voyez, me disait-il, le sable traverse même les étoffes (nouveaux rires). On nous menace constamment de l’envahissement des sables dans le canal et de l’impossibilité de nous en affranchir. Ce préjugé est tellement enraciné dans l’esprit public, que chaque jour on en fait un empêchement formidable pour la conservation du canal.
Après le passage de 130 bâtiments pendant les fêtes de l’inauguration, aucun apport de sable, aucune érosion n’ont été constatés. Depuis cette époque, 2, 3, 4 et 5 navires ont passé chaque jour, et le canal est tout aussi intact qu’avant l’inauguration. (Très-bien ! très-bien ! applaudissements.)
J’ai reçu, hier soir, une dépêche télégraphique qui m’annonce que pendant le mois de mars, nous avons eu 640 000 fr. de recettes, et que 6 bâtiments ont passé depuis le 7, ce qui fait 22 depuis le 1er du mois. (Nouveaux applaudissements.)
La progression est celle-ci (je crois utile de vous la faire connaître en interrompant l’ordre de mes idées pour vous montrer la marche ascendante du transit) : les bâtiments qui ont passé par le canal étaient au nombre de 9 en décembre, de 19 en janvier, de 29 en février, de 52 en mars, etc., depuis le commencement d’avril jusqu’au 9 de ce même mois nous comptons déjà 22 bâtiments à vapeur. (Bravos prolongés.)
Vous voyez que la vapeur a remplacé la voile. J’en demande pardon aux bâtiments à voiles qui d’ailleurs trouveront un dernier refuge dans la mer Rouge si calomniée. On a inventé pour les bâtiments à vapeur des perfectionnements qui permettent de réduire de beaucoup l’espace occupé anciennement par les machines et qui procurent une économie de 50 % sur la consommation du charbon. Le vapeur anglais Brasilian, parti de Bombay, est arrivé à Liverpool portant dans ses flancs 13 000 balles de coton, et 2 500 balles de laine, ce qui équivaut à 4 000 tonnes. Il y a plus, et c’est un exemple admirable d’encouragement que l’Angleterre donne au commerce, par son initiative, un autre bâtiment, parti de Bombay, traverse le canal, dépose sa cargaison de coton sur les quais de Liverpool. Le coton immédiatement envoyé à Manchester, est mis en œuvre dans les manufactures et quelques jours après, le navire, avec sa précédente cargaison manufacturée, reprenait la mer, et retournait aux Indes par le canal. On a pu ainsi, en soixante-dix jours, amener des Indes et décharger en Angleterre du coton brut, puis le renvoyer tout travaillé aux Indes (applaudissements). J’ai voulu rapprocher cet exemple d’activité dévorante, du désert autrefois si aride où nos poules avaient si grande peur d’être oubliées (on rit). Aujourd’hui ce désert est peuplé. Nous y avons trois villes importantes. L’époque du début méritait d’être comparée à l’époque actuelle. (Très-bien !)
Permettez moi, après cette digression, de reprendre ma narration. Lorsque nous eûmes accompli notre première exploration et que les ingénieurs du vice-roi eurent rédigé leur avant-projet, je me rendis à Constantinople pour préparer l’exécution du projet et n’être pas accusé d’avoir manifesté trop d’impatience. Si j’ai été souvent hardi et entreprenant, je suis bien aise de montrer que j’ai pu être patient, quand il le fallait. Je n’ai jamais rien compromis ; on a souvent attaqué mon ardeur, mais dans n’importe quelle circonstance, j’ai pris des précautions, et surtout je n’ai jamais manqué de suivre le droit chemin, c’est le seul qui conduit d’une manière certaine au succès ; armé de la vérité, on est toujours assuré de la victoire. (Applaudissements.) Je me rendis donc à Constantinople, au moment de la guerre de Crimée. L’Angleterre étant opposée au canal, je m’entendis avec le Sultan, afin d’éviter toute collision entre les deux politiques. Je me contentai d’une lettre vizirielle adressée au vice-roi et permettant à ce dernier de continuer à s’occuper du canal.
Arrivé en Égypte, je remis cette lettre au vice-roi qui en fut fort satisfait ; nous organisâmes tous les préparatifs d’études, et il fut décidé que je m’adresserais, pour les compléter, aux ingénieurs européens les plus habiles.