J’ai eu à lutter quelque temps à mon retour en France contre les partisans du tracé indirect. J’étais seul, sans relations dans la presse, contre des savants de grand mérite.

Je pris le parti de faire répondre à la science par la science. J’écrivis aux ministres des principales puissances de me désigner les ingénieurs qui tenaient le premier rang dans leur pays et je leur demandai de les autoriser à se réunir à nous.

L’Autriche nous donna M. de Négrelli, l’Italie, M. Paléocapa, l’Espagne, M. Montesino, la Hollande, M. Conrad, directeur général du service des eaux, la Prusse, M. Lentzé, envoyé par M. de Humboldt. Comme il n’y a pas en Angleterre de corps d’ingénieurs, je fis un voyage dans ce pays, et je choisis MM. Rendel, Mac-Lean et Manby, ingénieurs distingués, ainsi qu’un marin, le capitaine Harris, qui avait fait soixante-dix voyages dans la mer Rouge.

La France mit à notre disposition M. Renaud, inspecteur général des ponts et chaussées, M. Lieussou, ingénieur hydrographe de la marine, les amiraux Rigault de Genouilly et Jaurès.

Ce cénacle de savants fut convoqué par un simple particulier qui donnait rendez-vous, à Paris, à un troisième étage de la rue Richepance.

La plupart des ingénieurs ne se connaissaient point entre eux ; c’étaient les hommes les plus compétents et dont la réunion présentait les plus grandes connaissances pratiques ; ils avaient quitté leurs affaires, la direction de leurs travaux, avec un remarquable désintéressement, pour fonder une ère de civilisation nouvelle. Au jour fixé, à huit heures du matin, ils furent tous exacts, arrivant par le chemin de fer de Madrid, d’Amsterdam, de Berlin, de Vienne, de Londres. Après les présentations, nous eûmes notre première séance, à la fin de laquelle il ne m’était déjà plus permis de douter du succès de mon entreprise. Vous le pensez bien, messieurs, le concours de ces hommes distingués n’a pas eu lieu dans un intérêt d’argent ; non. Aucun de ces savants n’a même voulu qu’on le remboursât de ses frais de voyage. (Applaudissements.) Ils nommèrent une sous-commission chargée d’étudier le terrain en Égypte. Cette sous-commission, composée de cinq membres, accomplit sa tâche au milieu de toutes les difficultés, avec un zèle et un dévouement infatigables. Arrivée à Alexandrie, elle parcourut toute la haute Égypte. Au moment de son départ, le vice-roi l’attendait au barrage du Nil. Les souverains aiment à jouer au soldat. (On rit.) Le vice-roi qui avait ses troupes autour de lui, en grande tenue, reçut les membres de la commission avec les plus grands honneurs.

Je l’en remerciai. Je le remerciai surtout de les avoir reçus comme des têtes couronnées… « Eh ! mais, me dit-il, ne sont-ce pas les têtes couronnées de la science ! » (Applaudissements.) Il fit venir son précepteur et nous dit : « Je vais mettre mon précepteur à côté de vous à table, parce que c’est lui qui m’a donné l’instruction ; si je dois quelque chose à quelqu’un, c’est à M. Kœnig, car la science est au-dessus de l’existence. Il m’a souvent mis au pain sec et à l’eau, mais je ne le lui rends pas aujourd’hui, il va déjeuner avec nous. » (Sourires approbatifs.)

Il fit généreusement sur sa cassette toutes les dépenses pour les explorations et les études de la commission qui dut remonter jusqu’à la première cataracte. Ces dépenses s’élevèrent à trois cent mille francs dont il refusa le remboursement, lorsque la compagnie fut formée quatre ans après. Une frégate vint attendre la commission à Péluse, et le 1er janvier 1856 nous rentrâmes à Alexandrie où le vice-roi nous attendait aux portes de son palais. Lorsqu’il apprit que la commission avait jugé le canal possible, en creusant l’isthme d’une mer à l’autre, sans recourir à l’eau du Nil, il se jeta dans mes bras et témoigna la plus vive satisfaction.

Il m’engagea à retourner en France avec la commission, à publier son rapport et à faire de la propagande en Angleterre.

Je partis, muni d’un acte définitif de concession et des statuts de la compagnie à former, lorsque je jugerais le moment opportun.