Dans mon premier voyage en Angleterre, autant je trouvai de sympathie chez les classes commerciales et lettrées, autant je trouvai de têtes de bois chez les hommes politiques. (Bruit et applaudissements.)
Ils disaient, comme autrefois les devins aux Pharaons, que cette œuvre était impossible ; qu’il y avait une grande différence de niveau entre les deux mers. Ah ! les devins de l’antiquité n’étaient autre chose que les politiques modernes ! (Rires.) Il n’est pas rare que les doctrinaires se trompent.
Avant d’aller en Angleterre, j’avais publié, à Paris, un travail pour préparer les esprits au rapport des ingénieurs. Étant en Angleterre, je fais la même publication en langue anglaise, mais je ne fais pas encore de meeting, j’expose simplement mon projet à quelques hommes d’affaires. Un jour je vais chez un éditeur anglais. Et ceci est à noter : on s’occupe trop en France des coups d’épingle de la presse ; en Angleterre on n’y fait pas attention. Là rien ne vous arrête, chacun dit ce qu’il pense et la vérité ne tarde pas à se faire jour, car la majorité des hommes est meilleure qu’on ne pense et le bien l’emporte en définitive sur le mal. (Applaudissements.)
Je vais donc chez mon éditeur anglais et je lui dis que mon désir est de répandre mon ouvrage, de le propager le plus possible et de le faire lire par tous. L’éditeur me promet une réponse pour le lendemain. Le lendemain je retourne chez lui et il me donne la note des dépenses, où la plus grosse somme est destinée à attaquer l’ouvrage. (On rit.) Il faut croire que l’épiderme des Anglais est moins sensible que le nôtre. Ce n’est pas nous qui payerions des verges pour nous fouetter. (Nouveaux rires.) « Il n’est pas besoin de louer un livre, me dit l’éditeur ; quand il est attaqué, les honnêtes gens veulent le connaître et juger eux-mêmes. Combien d’ouvrages n’ont eu une immense vogue que parce qu’on a sonné les cloches contre eux ! » L’éditeur anglais était un homme de bon sens pratique. A mon retour à Paris, je publiai le rapport des ingénieurs qui fit une grande sensation.
Il fallait retourner en Égypte pour mettre le projet à exécution, pratiquer des sondages à des intervalles de 150 à 200 mètres, faire des nivellements. Les ingénieurs chargés des travaux préparatoires s’en acquittèrent avec intelligence et dévouement. Ce n’est certes pas sans raison que dans tous les pays du monde on recherche avec un si grand empressement les ingénieurs sortant de l’École polytechnique, et que la France s’en glorifie. (Très-bien ! très-bien !)
J’arrive en Égypte. Aussitôt que la politique anglaise voit la bonne tournure que prennent nos affaires, ses agents ne reculent devant aucun moyen de nous nuire et vont jusqu’à menacer le vice-roi de déchéance ; on cherche même à le faire passer pour fou. On m’avait honoré de ce compliment (on rit) à l’époque de ma mission à Rome. C’est ainsi que l’on traite les gens, aujourd’hui. Il y a cent cinquante ans, on les aurait enfermés à la Bastille. (Sensation.)
Je m’efforçais de rassurer le vice-roi, en lui disant qu’il n’avait rien à craindre ; que j’avais sondé l’opinion publique en Angleterre et qu’elle était pour nous ; mais rien ne réussissait, je le voyais tout découragé, malade, s’irritant outre mesure ; le sang lui montait à la tête. Enfin, il me dit, un soir, qu’il ne pouvait plus résister à toutes ces obsessions ; qu’on voulait soudoyer ses troupes dont les officiers sont turcs et les exciter à la désertion. Je lui fis observer que rien de ce qui se passait dans le désert n’étant connu de personne, nous n’avions qu’à faire les travaux demandés par la commission et à nous aller promener dans le Soudan jusqu’à Kartoum. Il y a là des populations qui ont été décimées, qui souffrent depuis quarante ans. Le frère aîné de Méhemet-Ali y avait été envoyé à cette époque. Dès son arrivée, il fixa l’impôt à 1000 chameaux, 1000 esclaves, 1000 charges de bois, 1000 charges de paille ; il voulait tout par 1000. Les habitants, bon gré malgré, durent se soumettre. Mais, en même temps que l’on apportait ce tribut, on conspirait et l’on s’entendit pour se défaire d’Ismaïl-Pacha. Un jour que ce prince entouré de son état-major faisait un repas joyeux, les chefs insurgés enveloppèrent son camp d’une ceinture de combustibles composant une partie du tribut, le feu forma un immense cercle et tout Égyptien qui cherchait à en sortir était atteint par les flèches des Soudaniens. Ce fut un massacre épouvantable et l’on ne peut pas dire qu’il ne fût pas mérité.
La vengeance fut confiée par Méhémet-Ali à son gendre, le fameux Defderdar, qui commit dans ce pays de véritables atrocités ; plus de 100 000 esclaves en furent arrachés pour être conduits en Égypte. Le nom de cet homme est resté comme le synonyme de fléau de Dieu. Croiriez-vous qu’il eut un jour la barbarie de faire ferrer un palefrenier qui avait mal ferré son cheval !
Une femme du pays vint porter plainte contre un soldat qui lui avait acheté du lait et refusait de le lui payer. « En es-tu bien sûre ? lui demanda le tyran. Prends garde, on t’ouvrira le ventre s’il n’y a pas de lait dans celui de mon soldat. » (Mouvement d’horreur.) On ouvrit le ventre au soldat ; on y trouva le lait. Depuis quarante ans, ces populations sont dans un état déplorable. J’engageai fortement Saïd-Pacha à profiter des loisirs qu’on lui faisait pour aller porter un soulagement à ces grandes misères, et je lui promis de l’accompagner.
Nous partîmes pour la haute Égypte et nous traversâmes le désert de Korosko. Arrivé dans la Nubie, le misérable état des populations le désolait, car il était fort sensible. Nous nous étions donné rendez-vous à Berber, ancienne capitale de l’empire de Méroé, là où cessent les cataractes. C’était le 1er janvier 1857, et je voulais lui souhaiter la bonne année ; je fais une trentaine de lieues en quelques heures, j’arrive auprès de lui et je le surprends sous sa tente, pleurant à chaudes larmes, comme un enfant. « Qu’avez-vous ? » lui demandai-je. « Lorsque mes généraux sont entrés tout à l’heure, me dit-il, et qu’ils m’ont fait la même question, j’ai répondu que c’était la musique qui me touchait ; c’est bien plutôt le sort de cet infortuné pays dont ma famille a causé les malheurs ; et lorsque je pense qu’il n’y a pas de remède, c’est pour moi une grande affliction. » Il continua à donner rendez-vous dans les villages voisins qui ont de grandes places et des fortifications et m’engagea à l’accompagner.